Sábado, 14 de Novembro de 2015

Le cogito du nihiliste

 

Vítima Paris 13 Novembro 2015.jpg

 Une victime des terroristes à l'extérieur du Bataclan à Paris, le 13 novembre 2015.

(AP Photo/Jerome Delay)

 

 

 

 

Entre le tortionnaire et le corps qu'il déchire, la dissy­métrie est extrême. Le premier s'affirme délié de tout inter­dit. Le second doit se retrouver lié de partout. « Celui qui a, même une seule fois, exercé un pouvoir illimité sur le corps, le sang et l'âme de son semblable... celui-là devient incapable de maîtriser ses sensations. La tyrannie est une habitude douée d'extension... Le meilleur des hommes peut, grâce à l'habi­tude, s'endurcir jusqu'à devenir une bête féroce», écrit Dos­toïevski. La torture recèle in nuce, à l'état réduit et concentré, encore fruste et élémentaire, un style de rapport humain que seule la littérature russe ose scruter avec patience, avec sang-froid sous l'étiquette «nihiliste». Comme tous les articles en vogue sur le marché des biens et des idées, le mot eut tôt fait de se dévaluer. Ainsi crut-on démonétiser l'idée et exorciser cet inquiétant horizon de la modernité. Peine perdue. Dou­blement. D'une part, la réalité est têtue. Et Dostoïevski au retour de la maison des morts, Tchékhov visitant le bagne de Sakhaline, Soljénitsyne et Chalamov rescapés du goulag s'en­tendent à rappeler l'inhumanité de notre humanité. Par ailleurs, la littérature russe est obstinée et n'a de cesse qu'elle n'examine, tourne, retourne l'unique objet de sa méditation, une barbarie qu'elle a toujours refusé, depuis Pouchkine, d’ensevelir dans les lointains antérieurs des sociétés dites primitives ou des caractères taxés incultes. Et Dostoïevski d’insister: «D’où sont sortis les nihilistes ? mais de nulle part, ils ont toujours été avec nous, en nous, à nos côtés».

 

 

André Glucksmann

in Dostoïevski à Manhattan [4. Le cogito du nihiliste]  p. 125-126

© Éditions Robert Laffont,S.A., Paris 2002

 

 

 

 

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Terça-feira, 10 de Novembro de 2015

André Glucksmann (1937-2015)

 

 

andre-glucksmann.jpg

 

 

 

Que répliquer à l'hégélianisme spontané qui gouverne la une des journaux ? Comment ne pas concéder que l'histoire du monde juge tout le monde et emporte tout un chacun (Weltgeschichte ist Weltgericht)? Ma réponse est brutale, je te l'expédie sous forme d'une injonction pragmatique et sai­gnante : redevenons classiques. Pas naïvement classiques, bien sûr. Casse-cou jusqu'au bout, je n'aurai de cesse avant que tu m'entendes: revenons à Racine. Oui, résiste à l'incoer­cible désir de normalité qui pousse à s'immerger dans ce qui semble le cours des choses. Oui, prête au journal télévisé l'attention détachée, mais imprescriptible, que suscite une représentation d'Athalie ou d'Andromaque. Sur la scène, à l'écran, l'éclair du définitif risque à tout moment d'accrocher ton regard. Accrocher à quoi? La question est bonne. Garde la tête hors de l'eau, redeviens « classique », et tu ne seras jamais l'homme d'une seule époque.

 

Le classique habite deux patries, la sienne et une autre. La Florence des Médicis et la Grèce, la Rome du quintocento et celle d'Auguste. Le Siècle d'or espagnol, l'Angleterre d' Élisabeth, la France du Roi-Soleil, au choix, mais jamais sans son ombre glorieuse et antique. Les classiques cultivent le sentiment paradoxal mais banal d'une plongée dans l'histoire qui les élève et les enlève hors histoire. Ils s'autorisent de l'expérience immobilisée du temps qui passe. Ces esprits à double nationalité recherchent le temps perdu plus frénétiquement que l'existence de Dieu, quitte à reconnaître, avec Proust que, perdu pour perdu, le temps est cette recherche même, dont on ne sort que mort. Il n'y a pas de train pour Cythère, mon ami. Afin de vaincre l'angoisse des quais de gare, grignote une madeleine.

 

 

 

André Glucksmann

in Le Bien et le Mal, Lettres immorales d'Allemagne et de France

© Éditions Robert Laffont, S. A., Paris, 1997

 

 

 

 

 

 

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Terça-feira, 29 de Janeiro de 2013

Une rage d'enfant (2)

 

 

 

 27 May 1977 -French writers Bernard-Henri Lévy and André Glucksmann

converse on the set of the television show Apostrophes

Photo: © Sophie Bassouls/Sygma/Corbis



J'ai, pour commencer, été qualifié de philosophe à mon corps défendant. J'avais certes parcouru la suc­cession d'examens et de concours qui vous sacrent professeur de ladite discipline. Je n'estimais pas que les palmes du « philosophe » pussent pour autant être déposées sur mon front. Je croyais que les détenteurs de ce titre prestigieux se comptaient sur les doigts de la main : Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel. Peut-être Heidegger l'avait-il mérité du temps de sa jeunesse mais il compromit son titre en appelant étu­diants et collègues à suivre le Führer. Pis encore, cha­cun ayant droit à l'erreur, il avait, après la capitulation du Reich, tenté, trente longues années, comme un gros chat, d'enterrer ses déjections dans le sable de sa théorie. Du moins me semble-t-il après lecture attentive. Passons.


Si, jeune homme, je plaçais la barre de la « grande philosophie »  très haut, trop  haut  pour moi, mes contemporains au contraire la situaient très bas, plus bas que terre, car la prétention à la «sagesse» était passée de mode. Ils se voulaient alors savants et objec­tifs; ils s'affichaient sociologues, structuralistes, lin­guistes, économistes, dépositaires de savoirs plutôt qu'animés du désir de savoir. Le marxisme-léninisme, version École normale supérieure, régnait. Le vent tourna, dans les années 75-80, quand beaucoup de mes semblables se mirent à signer «psychanalyste et philo­sophe», «mathématicien et philosophe», biologiste et... historien et... écrivain et philosophe. La 2 CV Citroën se vit sacrer dans les gazettes «voiture philo­sophique». Que s'était-il passé? En déboulonnant les idoles du marxisme hégémonique dans l'intelligentsia parisienne, peut-être ai-je contribué à ce renverse­ment. Lorsque de bonnes plumes rejoignirent mes blasphèmes, Bernard-Henri Lévy et les médias bapti­sèrent un peu abruptement cette cohorte provisoire et volatile  «nouvelle  philosophie».  Si la science du matérialisme historique pliait sous les coups, force était de conclure que la volée de bois vert administrée, au nom de la philosophie, sur les adeptes de la dicta­ture du prolétariat n'était pas aussi  frivole  qu'on aimait à le dire.


Je ne laissai pas d'être surpris du retentissement de mon essai intitulé La Cuisinière et le Mangeur d'hommes sous-titré insolemment : «Essai sur le marxisme, l'Etat et les camps de concentration». Le voisinage des termes sonna comme un coup de carabine dans un ciel serein. Mon éditeur avait laissé dormir le manus­crit dans son tiroir pendant plus de six mois, anticipant la diffusion médiocre d'un texte qui heurtait ses convictions de gauche. Sorti le 15 juillet 1975, sans intervention télé, un seul passage radio sur Europe dans la folie des départs en vacances, mais soutenu par un bouche-à-oreille flatteur et imprévu, porté par quelques articles spontanés et enthousiastes de gens que je ne connaissais pas ou mal (1) , il tourna très vite au best-seller.


Des dizaines de milliers d'exemplaires s'arrachèrent dans les librairies et s'échangeaient sur les plages. C'était drôle, curieux, inattendu. J'avais écrit dans l'isolement le plus extrême, sans souci du public, juste pour exprimer la rage et le désir que je partageais avec quelques amis de «ne pas mourir idiot». Le brûlot véhiculait une révolte à fleur de peau contre le plus grand mensonge du siècle : le communisme. Il était rédigé par quelqu'un qui y avait goûté dans son enfance et que le Tout-Paris estimait «de gauche». Je jouissais d'une «bonne réputation». ... 



André Glucksmann

in Une rage d'enfant

[Chapitre 8. A quoi sert la philosophie ? * pp. 172-174]

Hachette Littératures

© Plon, 2006

 

1. Remerciements à Maurice Clavel, Jean Daniel et Bernard-Henry Lévy.

 

* Où il est suggéré que se connaître soi-même, c'est connaître Typhon en nous. D'où l'utilité des infos de 20 heures et l'examen des liaisons dangereuses: Freud et Junon, Alcibiade et Socrate, le prince Potemkine et le neveu de Rameau, Poutine et moi.

 


aqui

 

 

 

 

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Quinta-feira, 24 de Janeiro de 2013

Une rage d'enfant




Paris, Mai 1968:

 Photo: © Serge Hambourg


[...] Depuis trois jours, les étudiants parisiens manifestent violemment. Le jour, ils entre­prennent de dépaver le boulevard Saint-Michel. La nuit, ils font la fête. Puisque la police occupe la Sorbonne, Daniel Cohn-Bendit tient salon sur la place, un millier d'étudiants l'entourent, assis sagement en tail­leur sur le basalte, disposés à résister si les forces de l'ordre tentent de nettoyer les lieux. Un sondage conforte leur optimisme, paru dans la presse du matin: la population de Paris trouve les protestataires plutôt sympathiques, quoi que dise le gouvernement, malgré le boss du parti communiste qui dénonce «l'anarchiste allemand » fauteur de troubles, donc le complot de l'étranger et la CIA.


Le «rouquin sublime» tient le mégaphone lorsqu'un vieil homme très digne, très droit, une cape noire jetée élégamment sur l'épaule, fend la foule. Il vient, dit-il, «saluer» les révoltés. Il tient à désavouer publiquement son parti. Mazette! Une gloire natio­nale s'avance. Son nom circule comme une traînée de poudre, «Aragon!». Les étudiants sont médusés, « le » poète de la Résistance française, l'étoile du sur­réalisme et l'ancien porte-drapeau des intellectuels staliniens a sauté le pas. Il sourit à la foule, salue, pro­nonce quelques paroles bienveillantes et, tel un dieu vivant, savoure par avance l'ovation.


Dany interrompt le début de messe, reprend sans ménagement le mégaphone, et, avec la gouaille qui lui colle à la peau, lance au grand écrivain stupéfait « Très bien! tu es avec nous, mais, avant que nous ne soyons avec toi, réponds de ton passé ! Tu as chanté "Hourrah l'Oural" quand des millions et des millions de Soviétiques étaient déportés, exterminés par le NKVD. Explique tes élégies à la gloire de Staline ! Tu n'as pas le droit de tromper à nouveau.» Et le jeune «mal élevé», qui eût tant plu à l'Aragon surréaliste, enchaîne sans pitié : «Aragon! tu as du sang sur tes cheveux blancs.» Le prince des poètes, livide, s'est figé. Pas un son ne sort de sa bouche, une grimace vient tordre son beau visage. Il tourne les talons et repart penaud. Courbé sous le poids de ses men­songes? La magie de l'insolence venait d'assener une belle leçon d'histoire. De celles qui permettent de comprendre, trente-cinq ans après, la jeunesse orange d'Ukraine et les roses de Géorgie. De quoi moins s'étonner quand Tbilissi ovationne Bush contre Poutine.


Ne voyez pas là un négligeable incident de parcours. L'originalité et l'éclat du Mai français tenaient à sa rupture, encore balbutiante et souvent inconsciente, avec l'idéologie communiste. Ailleurs, en Europe, il en allait tout autrement.[...]

 


André Glucksmann

in Une rage d'enfant

[Chapitre 6. La tentation de Combray * pp.130,131]

Hachette Littératures

© Plon, 2006


Où l'on rencontre Mai 68, Jean-Paul Sartre et Tante Léonie. Qui donne congé à l'Histoire touche à une éternité pas belle à voir. Comment en soixante ans, Paris a zappé du discours de la victoire au discours de la défaite. Dans une Europe degré zéro, les guerres des mémoires tiennent lieu d'aphrodisiaque. 




Image: Student leader Daniel Cohn-Bendit raises his arm for silence to allow poet Louis Aragon to talk to students on a megaphone.Courtesy of Serge Hambourg ici  

 





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Quarta-feira, 21 de Setembro de 2011

Il faut redevenir classique

 

 

Nul n'ignore, depuis Platon, Aristote et saint Augustin, combien la tâche est rude de faire le mal pour le mal. Une troupe de brigands s'invente des règles. Les lois de la mafia passent pour rigoureuses. L'homme qui se goinfre et se vautre poursuit ce qu'il estime le meilleur. De même celui qui torture et qui tue. L'amour du bien est le ressort de toutes les actions, y compris les plus viles.


Pourtant, l'hommage que rend sans cesse le vice à la vertu n'a rien qui rassure. Toutes les abominations de notre siècle ont été perpétrées pour la bonne cause, universalité de la classe, pureté de la race, service du bon Dieu... Les bonnes causes, remarque Soljénitsyne, fonctionnent en multiplicateurs du crime. Elles transforment l'activité artisanale d'un Landru en l'entreprise millionnaire et funèbre d'un Pol Pot. Athalie massacre par souci du Bien de l'État. Joad par respect de Dieu. Idéaux et idéologies aveuglent comme un «bandeau fatal». D'édifiantes prosopopées animent le crime de l'intérieur, ou de l'extérieur le dissimulent.


«Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir », écrit Pascal. Les classiques n'auraient jamais eu l'impudence d'annoncer la « fin des idéologies ». Une de perdue, dix de retrouvées.


Si la notion de classe ne rassemble plus, le phantasme de l’ethnie fait florès, la communauté des fidèles un tabac. Quand la science ne soutient plus les fariboles de lutte finale, la religion prend le relais. Les idéologies — le Grand Siècle les nommait imagination ou opinion — valent moins pour ce qu'elles racontent que par ce qu'elles interdisent d'appréhender. Leur force persuasive est soumise à variation, molle ou dure, universelle ou locale, mais tant qu'elles accomplissent leur travail de bouche-vue elles répondent à la demande.


De nos jours, les postmodernes concluent abusivement de l’effondrement du système soviétique à la mort absolue du marxisme. Ils se plantent définitivement quand ils extrapolent la fin des « grands récits ». Les miliciens serbes chantaient la bataille du champ des Merles (1389) en liquidant les civils croates de Vukovar (1991) et les Bosniaques de Srebrenica (1995). Les tueurs du Front islamique du salut égorgent les collégiennes et les chanteurs de raï tout en se disputant le titre de calife, d'émir et les traditions qui collent à ces vocables. Il ne faut jamais sous-estimer l'inépuisable plaisir des contes à massacrer debout et à jouir en rampant.


En matière d'idéologie, la fonction-récit reste subordonnée à la fonction-bandeau. Les nostalgies fallacieuses, l’avenir radieux, les lendemains qui chantent ou les cieux bienheureux sont livrés en prime. L'important est de ne pas prêter attention à la boue qui cerne et au sang que l'on verse.

 

André Glucksmann

in Le Bien et le Mal, Lettres immorales d’Allemagne et de France

[Lettre V , Pile dans le Noir! : Racine offusque les jolis coeurs — Paris oublie bergers et bergères entre 1660 et 1685 - Le Monde est un théatre— Les fils d'Oedipe font l'actualité—Il faut redevir classique]

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1997.

 


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Domingo, 11 de Setembro de 2011

...

  

Depuis des temps immémoriaux, l’homme distingue peur et angoisse: «En présence de ce qui est hostile on a peur, en présence des ténèbres on éprouve l’angoisse» (Hermann Broch). La peur est distincte, définie, provoquée par une chose précise, elle blesse un intérêt non moins précis : je crains la foudre, un microbe, une taloche, le grand méchant loup. Et je crains pour... ma vie, mon portefeuille, ma réputation. L’angoisse, en revanche, touche à tout. Elle taraude mon rapport au monde en général. Elle fait vaciller projets et repères. Elle trouble l’image des autres et de moi-même. Experts, politiques et psychologues ont beau s’évertuer à combattre les craintes croissantes par des précautions multiples et souvent vaines, ils peinent à contenir une impalpable angoisse. Quel démenti apporter au sentiment diffus de n'être plus sûr de rien ? Quelle garantie faire valoir à une humanité qui se découvre, se redécouvre soudain sans garantie? Même si les criminels ou leurs complices sont arrêtés et leurs réseaux éradiqués, ils suscitent des concurrents, des adeptes et des admirateurs, pas seulement des indignés. Une page est tournée. Nous vivrons et nos enfants survivront dans une histoire où l’explosion des tours redessine la carte de géographie et trace l'horizon indépassable d’un crépuscule terroriste de l’humanité. Le 11 septembre 2001 aura toujours lieu. C'est à l’échelle de son horreur médiatique et planétaire qu'il faut apprendre à mesurer nos émotions et nos décisions.

 

 

André Glucksmann

in Dostoïevski à Manhattan  p. 15-16

© Éditions Robert Laffont,S.A., Paris 2002

 

 

 

O artigo de André Glucksmann "Ben Laden est mort, mais la haine survit", publicado esta semana no Le Monde, aqui 

 

 

Outro excerto do livro, neste blog, aqui 

 

 

 


  In Remembrance of 9/11

Elizabeth Blackwell Elementary aqui

 

 

 

 

 

 

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Quinta-feira, 3 de Março de 2011

le mot «libération»

 

 

 

D. Day

Foto de Robert Capa

 

 

 

Merci aux Américains, aux Anglais, aux Canadiens, aux Australiens, aux Polonais qui m'ont sauvé un reste de famille, merci à ceux qui permirent aux Français d'aujourd'hui de n'être pas contraints à penser nazi ou stalinien, merci à ceux qui brisèrent le mur de l’Atlantique et nous aidèrent jusqu'à la chute du mur de Berlin. Sans D. Day, pas de nouvelle Europe à 6, à 15, à 25 et plus. Je suis encore, privilège de l’âge, habité par la joie cosmique, extatique, qui éclatait au-dessus de ma tête d'enfant, lorsque les grandes personnes prononçaient le mot «libération».

 

II fallut attendre le milieu des années 70 pour qu'un président de la République fédérale reconnaisse clairement et distinctement que l’Allemagne, à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale, ne fut pas «envahie», mais «libérée». C'est pour que la différence entre les deux mots affiche son évidence décisive que mes proches et mes lointains, à Lyon, à Omaha beach, à Stalingrad sont morts. On parle à tort et à travers, par les temps qui courent, de «légitimité internationale». La seule, la vraie fût inaugurée sur les plages normandes. Si l’ONU, malgré son côté capharnaüm, ne ressemble pas tout à fait à la triste SDN, c'est que ses fondateurs à San Francisco avaient juré que le Japon et l’Allemagne ne seraient ni conquis ni colonisés, mais purement et simplement libérés du fascisme. D'où deux principes qui, étayant silencieusement la Charte des Nations Unies, surdéterminent ses inévitables ambiguïtés et contradictions : 1/le droit des peuples à être libérés, 2/ l'autolimitation du droit du vainqueur, interdit de conquête mais introducteur de démocratie.

 

Le droit des peuples à être libéré d'un despotisme extrême - droit au D. Day - prime sur le respect ordinaire des frontières et le principe séculaire de souveraineté. Eu égard à la Déclaration universelle des droits de l'homme, expérience des totalitarismes aidant, le très essentiel droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ne doit ni garantir ni impliquer le droit des gouvernants à disposer de leurs peuples. Le débarquement en Normandie fonde les interventions récentes au Kosovo, en Afghanistan et en Irak, même sans couverture du Conseil de Sécurité. Pour une raison décisive : la légitimité inaugurale qui présida à la constitution de l'ONU l'emporte en autorité sur la jurisprudence ordinaire des institutions issues de cette légitimité fondatrice. […]

 

Les Etats-Unis peuvent-ils encore se réclamer du droit d'ingérence baptisé dans le sang versé pour libérer l'Europe? Oui. Malgré les ignominies récentes commises dans les prisons irakiennes? Oui. Car dans le pire comme pour le meilleur, les Etats-Unis demeurent une démocratie. Et même la plus exemplaire des démocraties, la seule à ma connaissance qui n'ait pas censuré, en pleine guerre, la publication des crimes commis par ses soldats. La seule où la presse et la télévision dévoilent en quelques semaines l'ampleur des exactions et scrutent librement les tenants et les aboutissants du crime accompli. La seule où les commissions d'enquête parlementaire citent à comparaître un président, des ministres, des généraux, les chefs des services secrets en les interrogeant sans ménagement ni restriction.

 

 

André Glucksmann

in Le Discours de la Haine pp. 128-129

© Editions Plon, 2004

 

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Terça-feira, 17 de Novembro de 2009

haine de soi

 

 

 

The U.S.S. New York pausing at the World Trade Center site

Foto: Josh Haner/The New York Times, 2009

 

 

 

 

La haine de l'Amérique est une haine de soi. Elle s'inquiète d'un semblable qui régresse dans le passé, elle s'horrifie d'un frère contrefait, elle s'angoisse de tomber nez à nez sur sa propre caricature. Miroir, ô mon horrible miroir, puissé-je ne pas me ressembler et m'abstraire, vêtu d'innocence, d'une histoire pleine de bruit et de fureur, où les primitifs d'outre-Atlantique s'obstinent à patauger encore.


Mille nuances polychromes agrémentent les subtilités de l'antiaméricanisme européen, une conviction commune les soude : les Américains de ce début de siècle sont «traumatisés». 3 000 d'entre eux volatilisés en quelques minutes, et les voilà captifs d'une date qu'ils ne parviennent pas à réinsérer dans le cours ordinaire du temps, quelque part entre les chiffres des accidents de la route, les victimes de la canicule, les tremblements de terre et les famines africaines.


Pour relativiser les malheurs de Septembre, les Américains devraient emprunter à l'Europe officielle son art désinvolte et parfaitement gracieux de tordre le cou à des souvenirs autrement encombrants. Il suffit de se réunir tous sur un lieu de mémoire en un  Jour de mémoire, d'y célébrer la naissance d'une conscience mondiale qui promet «jamais plus» et, le traumatisme exorcisé, passer aux affaires courantes. Les Américains ne sont pas initiés aux mystères du travail de deuil et d'un devoir de mémoire qui s'évertue à suturer définitivement les blessures d'un passé fossilisé.


La propension des Américains à mobiliser contre un «mal» - totalitarisme puis terrorisme - constitue aux yeux de l'anti-Américain cultivé l'indice d'un indéniable retard mental. Que diantre ! En Europe, on est autrement malin, autrement averti! Près d'un tiers des Allemands croient que la chute des Twin Towers fut fomenté par la CIA. Ils ont élu best-seller les « révélations » de von Bülow, ancien ministre socialiste, qui à l'instar de Meyssan, best-seller en France, explique à coups d’enquêtes-fictions que les Etats-Unis se sont frappés eux-mêmes pour se rendre service.

 

 

André Glucksmann

in Le Discours de la Haine p. 143-144

© Editions Plon, 2004

 

 

Imagem e artigo aqui 

 

 

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Sábado, 14 de Novembro de 2009

9/11 a 11/9

 

 

Tandis que les Etats-Unis propulsent le 11 septembre 2001 tournant décisif et date de l'entrée en guerre contre le terrorisme, la communauté européenne choisit le 9 novembre 89, chute du mur de Berlin, l'implosion de l'Empire soviétique passant pour annoncer une ère nouvelle, où la force cède devant la loi. A partir de ce jour, le pouvoir anachronique des armes devait s'effacer devant le pouvoir des mots et des fleurs.

[…]

En toute quiétude, sans tambours ni trompettes, les habitants choyés de l'Ouest européen se sont faufilés dans leur village de vacances, ne comptent pas en sortir et rêvent, quand ils célèbrent le 9 novembre 1989, que l’univers suivra leur exemple avec une langueur égale. Ils oublient que le mur n'est pas tombé par le miracle d'une providence et des bons sentiments pacifiques, sa chute signe la victoire des dissidents de l’Est qui se sacrifièrent des décennies durant. Victoire d'un Geremek que le Parlement européen (juillet 2004) a renvoyé honteusement à son strapontin, faisant d'une pierre deux coups : lui refuser la présidence et rejeter dans les poubelles de sa bureaucratie un passé qui gêne sa tranquillité, celui de la résistance aux totalitarismes. Victoire aussi de Ronald Reagan, sorte de Bush diabolisé en son temps, qui lança, choquant les beaux esprits, un défi à «l’empire du Mal». La bureaucratie européenne, que ces combats laissèrent, sauf exception, indifférente, imagine que «l’élargissement» actuel est le fruit naturel de la paix qu'elle propage et que l'horreur de Manhattan, son importance surévaluée, les réponses que Washington programme portent les stigmates des violences anciennes qui ne mènent nulle part.

 

 

André Glucksmann

in Le Discours de la Haine p. 132-133

© Editions Plon, 2004

 

 

 

 

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Terça-feira, 10 de Novembro de 2009

Durs rappels

 

 

La guerre froide suivait la logique intangible de l'affrontement entre deux camps et sacrifiait à une dualité indépassable des menaces. L'une était dissuasive, inter-blocs et d'annihilation réciproque. L'autre, terroriste, cantonnait à l'intérieur de chaque camp l'extermination sauvage des populations civiles. Conflit mondial et insurrections locales mobilisaient des haines implacables qui, pourtant, ne fusionnaient pas. Aujourd'hui, le terrorisme mondialisé élimine les frontières géostratégiques et les tabous traditionnels. Les dernières secondes des condamnés de Manhattan ou d'Atocha nous ont transmis deux messages en un. «Ici abandonne toute espérance », injonction dantesque portée par une bombe qui fait table rase. «Ici il n'y a pas de pourquoi», évangile nihiliste des SS à tête de mort. Hiroshima a signifié la possibilité technique, définitivement acquise, d'un désert de proche enproche absolu. Auschwitz, la poursuite délibérée, clairement assumée d'une annihilation totale. La conjonction de deux volontés de néant gargouille dans les trous noirs de la haine moderne.

[…]

Racismes, chauvinismes, fanatismes, les apparentes renaissances d'une agressivité qu'on croyait révolue étonnent. Ne faudrait-il pas s'étonner de cet étonnement? La ronde des «faits divers» trop quotidiens indique la multitude des feux qui couvent sous la fragile paix civile. Ne sommes-nous pas trop polis pour être honnêtes? Les régimes totalitaires tranchent, ils censurent les nouvelles déplaisantes, ils ont trouvé le bon moyen pour empêcher toute réflexion. Même chez nous, en bonne démocratie, les bien-pensants s'épuisent à passer outre. Le choix, fort compréhensible mais quelque peu malhonnête, de dormir tranquille à tout prix motive une obstination à refouler les durs rappels que l’actualité inflige.

 

André Glucksmann

in Le Discours de la Haine p. 37-38

© Editions Plon, 2004

 

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