Sábado, 8 de Março de 2014

L'Homme Sans Passé

 

 Thérèse Delpech

 

 

Chaque époque a l'épidémie qu'elle mérite. Au temps de Freud, ce sont les maladies de l'âme qui font une entrée spectaculaire. Elles avaient certes une histoire aussi longue que celle de l'humanité, mais au moment où la psychanalyse voit le jour des bouleversements historiques inédits multi­plient les risques de déséquilibre psychique. Dès l'Antiquité, Thucydide et Euripide, évoquant respectivement la guerre du Péloponnèse et la guerre de Troie (1), décrivent les ravages qu'exer­cent sur la psyché les grandes transformations de l'histoire. Au XIXe siècle cependant, la tourmente a quelque chose d'incommensurable avec tout ce qui l'a précédée, car il s'agit d'une perte irrépa­rable du passé, décrite par Chateaubriand dans les Mémoires d'outre-tombe. Un abîme sépare désormais l'ancien monde et le nouveau. L'esprit, tourmenté par cet abîme, s'engage dans des aven­tures intérieures dont témoignent les portraits romantiques, avec leur regard sombre tourné vers le dedans. Ce qu'ils y voient, Freud pense l'avoir découvert près d'un siècle plus tard, au terme d'une odyssée personnelle aussi longue et péril­leuse que celle d'Ulysse, où il se retrouve non à Ithaque, l'île de l'heureux retour chez soi, mais à Thèbes, lieu de meurtre, de suicide et de culpabi­lité, où règne l'« inquiétante étrangeté » décrite par le romantisme allemand. Que s'est-il donc produit ?

 

Le rapport que l'époque entretient avec le passé fournit précisément une réponse. Au XIXe siècle, celui-ci subit de tels coups de boutoirs - poli­tiques, familiaux, religieux - qu'il explose littéra­lement, faisant voler en éclats tous les repères de la tradition. Balzac dira que l'on se trouve désormais au milieu des débris d'une grande tempête. Rien n'avait préparé le psychisme à de tels bouleversements, car la conjonction de la tabula rasa de la Révolution, de la remise en cause de l'autorité du pater familias, et de l'apparition d'un monde laïcisé n'avait pas de précédent. Les névroses que traite Freud sont souvent l'expres­sion du vertige qui en résulte : l'intériorité est comme perdue dans un labyrinthe (2). L'inventeur de la psychanalyse n'aurait donc pas imposé à l'humanité sa névrose personnelle, comme le prétendent ses détracteurs. Il n'aurait pas davantage fourni une explication universelle du psychisme humain avec le thème du parricide, comme le voudraient ses fidèles. En créant une nouvelle science de l'âme il aurait simplement exprimé la tragédie intime de son temps.

 

Thérèse Delpech

in L'Homme Sans Passé, Freud et la Tragédie Historique

(Prologue - La Grande Rupture)

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2011

 

 

 

1. Raymond Aron a souligné les analogies entre les bouleversements introduits par les grandes guerres euro­péennes et ceux de la guerre du Péloponnèse.

 

2. Voir le thème du labyrinthe chez Chamisso, où le diable joue le rôle du guide.

 

 

 

 

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Terça-feira, 14 de Fevereiro de 2012

uma biografia sentimental

 

 

C'est à Londres, en 1822, que fut écrite, d'un seul jet et à la suite, la plus longue partie de ce qui sera plus tard les Mémoires d'outre-tombe. Le voyage en Amérique, le retour en France, le mariage, le passage à Paris, l'émigration, la guerre dans l'armée des princes, le séjour en Angleterre et les sept années terribles de 1793 à 1800, avec l'intermède lumineux et tragique de Charlotte à Bungay, furent rédigés sous les ors du somptueux hôtel de Portland Place qui faisait un contraste romanesque et enchanteur avec les récits des temps obscurs.


Peut-être est-il temps de dire ici, avec les mots les plus simples, que les Mémoires d'outre-tombe constituent un des cinq ou six monuments majeurs de la littérature française. Si notre langue est ce qu'elle est, les Mémoires d'outre-tombe y sont pour quelque chose.  Ils  se  situent quelque part,  en beaucoup plus amusant, entre l'Iliade et l'Odyssée, la Divine Comédie, Don Quichotte de la Manche, le Paradis perdu, les Souffrances du jeune Werther et Guerre et Paix de Tolstoï. Dans la prodigieuse lignée qui va de la Chanson de Roland, des quatre grands chroniqueurs, de Rabelais et Montaigne jusqu'à Hugo, Balzac et Proust, en passant par Saint-Simon et Jean-Jacques Rousseau, Chateaubriand tient sa place d'abord parce qu'il a écrit les Mémoires d'outre-tombe. Rien de ce qui est raconté dans ces pages sur ses amours infidèles n'aurait le moindre intérêt si tous ces visages de femmes n'étaient, à la fois, dissimulés et révélés par les Mémoires d'outre-tombe.


On aurait tort de s'imaginer que la vie des grands hommes offre quelque modèle que ce soit à ceux qui les admirent. Il ne suffit pas de boire comme Verlaine, de faire la révolution comme Malraux, d'être homosexuel comme Proust,  ou couvert de femmes, monarchiste et chrétien comme René de Chateaubriand pour avoir du génie. Il faut d'abord avoir du génie; ensuite, on se débrouille comme on peut avec une vie quotidienne dont rien ne demeure négligeable à partir du moment où tout y est soutenu par le talent et la passion. Alors, le moindre détail se révèle incomparable; le moindre secret, irrésistible. C'est quand il y a quelque chose au-dessus de la vie que la vie devient belle.

 

 

Jean D'Ormesson

in Mon Dernier Rêve Sera pour Vous.

Une biographie sentimentale de Chateaubriand

© 1982, Éditions Jean Claude-Lattès

 

 

 

 

 

 

 

 

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Sexta-feira, 5 de Fevereiro de 2010

Amour et Vieillesse

 


 

Dans Amour et Vieillesse, le « caprice » que l'anonyme jeune fille serait prête à consentir au vieux poète, quitte à se raviser aussitôt et à se laver de cette souillure avec un jeune amant de son âge, est refusé d'avance, au prix d'un déchirement d'entrailles, prévenant par ce sacrifice l'abjection et l'humiliation mortelles qui ne manqueraient pas de suivre un éventuel accouplement froid et contre-nature:

 

Je me dirais: à présent, à cette heure où elle meurt de volupté dans les bras d'un autre, elle lui redit ces mots tendres qu'elle m'a dits, avec bien plus de vérité et avec cette ardeur de la passion qu'elle n'a pu jamais sentir avec moi ! Alors tous les tourments de l’enfer entreraient dans mon âme, et je ne pourrais les apaiser que par des crimes.

 

Les biographes détectives n'ont pas manqué de faire sortir de l'ombre plusieurs autres jeunes femmes qui, après Cordélia, et à des dates différentes, ont de nouveau plongé Chateaubriand vieillissant dans les états violents de désir et de frustration, le faisant «délirer», comme avait déliré le Jeune René «accablé par une surabondance de vie », le «cœur parcouru des ruisseaux d'une lave ardente » et, Phèdre ou Sapho chrétiens au masculin, ne pouvant fixer cette impatiente soif de fusion amoureuse que sur un objet d'avance inaccessible et interdit. […] Entre autres idylles tardives avortées, on a retrouvé la correspondance que Chateaubriand échangea avec la jeune Léontine de Villeneuve, évoquée, sans être nommée autrement que «l'Occitanienne» -, au livre XXXI des Mémoires d'outre-tombe. […] Contemporaine de l'aventure fugitive avec l'Occitanienne, la liaison de Chateaubriand avec une jeune et libre amie de George Sand, Hortense Allart, fut bel et bien consommée, mais sans lendemain. Commencée à Rome en 1828, elle s'acheva à Paris l'année suivante par une séparation provisoire souhaitée par Chateaubriand : il eut du mal à admettre qu'elle était définitive. Les stigmates laissés par les dernières étreintes charnelles dont le vieil Anacréon chrétien ait joui en 1829, dans les bras d'Hortense, restèrent béants et saignants bien après que les deux ex-amants eurent passé un contrat de bonne amitié. En novembre 1834, songeant encore, soit à Hortense Allart passée à des amants plus jeunes et vigoureux, soit à quelque autre jeune «fleur» croisée, mais non cueillie, entretemps, il écrivait à Mme Récamier, devenue peu à peu, après leur brève flambée de passion réciproque des années 1817- 1819, l'amie, la confidente, l'ange du crépuscule :

 

J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à René, un vieux René. Il m'a fallu me battre avec la Muse pour écarter cette mauvaise pensée ; encore ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou six pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte au cœur ou à la tête.

 

Prodigieuse fécondité littéraire de l'ironie noire de l’ éros chrétien selon René

 

Nouvel apport à Amour et Vieillesse. Deux ans plus tôt, à la date du 16 août 1832, après avoir attendu en vain Hortense Allart, à qui il avait donné rendez-vous en Suisse, vagabondant en solitaire dans les Alpes, il avait écrit dans un Journal reproduit au livre XXV des Mémoires :

 

Depuis longtemps, je ne m'étais trouvé seul et libre ; rien dans la chambre où je suis enfermé ; deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit, sont des trésors perdus pour moi. Que de vie pourtant je sens au fond de mon âme ! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon cœur dans mes veines, je n'ai parlé le langage des passions avec autant d'énergie que je pourrais le faire en ce moment! Il me semble que je vois sortir du Saint-Gothard ma sylphide des bois de Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse? As-tu pitié de moi? Tu le vois, je ne suis changé que de visage; toujours chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du monde, et j'y entrais quand je te créai dans un moment d'extase et de délire. Voici l'heure où je t'invoquai dans ma tour. Je puis encore ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des grâces que je t'avais prodiguées, je te ferai cent fois plus séduisante: ma palette n'est pas épuisée; j'ai vu plus de beautés et je sais mieux peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux, caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre ; qu'ils rebrunissent sous tes baisers. Cette tête, ces cheveux qui tombent n'assagissent point, est tout aussi folle qu'elle était lorsque je te donnai l'être, fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes mystérieuses amours avec ma première solitude! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les précipices où je passerai demain ; viens, emporte-moi comme autrefois, mais ne me rapporte plus!

On frappe ma porte ; ce n'est pas toi! c'est le guide ! Les chevaux sont arrivés, il faut partir. De ce songe, il ne reste que la pluie, le vent et moi, songe sans fin, éternel orage.

 

Superbe poème en prose, asymptotique lui aussi d' Amour et Vieillesse. Mais ici, le salut par la poésie rachète, même brièvement, les souffrances du damné se sachant voué sans recours à refuser ou à se voir refuser « les joies de la vie ». Sur les ruines des voluptés sensibles se lève la délectation triomphante de se découvrir capable de prêter encore une fois sa voix à l'ensorcelante et voluptueuse partenaire imaginaire que son adolescence s'était inventée. «Mon mal vient de plus loin », aurait-il pu dire, comme la Phèdre de Racine, et les Mémoires d'outre-tombe nous font assister à la genèse du drame récurrent de sa vie amoureuse, et de la fécondité littéraire de son incurable souffrance. L'enfant de Combourg, surdoué par Éros et frustré d'amante réelle, avait appris à tromper sa solitude avec une geisha de rêve, la Sylphide. Compensant ces embrassements décevants, la Muse avait alors révélé au jeune Pygmalion un autre talent, non moins décevant au fond, pour lequel il était fait, le bonheur d'expression élégiaque, le chant de désir et de deuil, d'absence présente et de présence absente pour un objet insaisissable, ou aussitôt refusé que saisi.

 

 

Marc Fumaroli

in La saison en enfer de Chateaubriand 

(postface de Amour et Vieillesse de François René de Chateaubriand) pp. 35-43

© 2007, Éditions Payot & Rivages

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

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Quinta-feira, 30 de Julho de 2009

Proust

 

 

 

 

 

Chez Proust, Dieu a disparu. Mais personne ne songe à le chercher. On n'en parle pas. Le curé de Combray s'intéresse à l'étymologie, pas à la théologie. Les Guermantes vont à la messe parce qu'ils pratiquent la religion de leur famille, de leur milieu. Le plus fervent est le baron de Charlus; c'est aussi le moins vertueux. Dans le même genre, Odette, demi-mondaine, voue une dévotion intense à Notre-Dame de Laghet, dont elle porte une médaille en or... La foi est une donnée psychologique ou sociale des personnages, pas un sujet de préoccupation. On n'envisage pas que Dieu puisse exister. Ou non. La question ne se pose pas, même au moment de la mort de la grand-mère ou d'Albertine. Et ce n'est pas lui que le narrateur cherche quand il cherche la vérité au fond de son lit. C’est le mystère de l'homme qui l'intrigue, le sujet de son enquête et de sa quête.

 

 

«Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n'ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin.»

 

Cette tranquille inexistence de Dieu est la condition de l'existence d'un temps perdu: il peut y avoir des temps morts, mais pas de temps perdu dans l'éternité... Aucun Barnum métaphysique ne soutient le monde de Proust; aucun jugement moral ne pèse sur ses personnages. Il a tendu le décor de ses mains, et c'est un décor toujours habité, construit, d'hôtels, de casernes, de théâtres, où les jardins sont entretenus et les plages fréquentées. Aucun désert, pas de montagnes, pas de grands espaces vierges. Ses paysages sont des aquarelles. On ne voit pas d'océan sans la voile d'un bateau ni de cieux sans qu'on y guette la présence d'un clocher ou l'arrivée d'un avion: aucune trace de l'existence de Dieu, mais plein de preuves de l'existence des hommes...


Quand on sort, on ne va pas loin et l'on n'y va pas seul. L'aventure est intérieure, et la plus grande aventure c'est l'amour, la déchirante rencontre de cet autre qui n'est pas fait pour vous. La jalousie... Là non plus on ne trouve aucun élan de naïveté sentimentale, ou alors sous forme de citations, comme ces lettres de Mme de Sévigné qui permettent à la mère et à la grand-mère du narrateur d'échanger des émotions d'une simplicité et d'une franchise inavouables, d'un autre âge, d'un premier degré disparu. Le cercle familial est conçu comme le seul vrai laboratoire de l'histoire, qui ne remonte pas les générations au-delà des grands-parents mais irrigue le présent. Malesherbes est le nom d'un boulevard.


La quête intérieure du narrateur produit elle-même sa métaphysique. La lumière qui l'éclaire, comme un cycliste produit en roulant l'électricité qui allume la lanterne de son vélo. En concevant l'art comme la vraie vie des hommes enfin vécue, et son livre à venir, mais que nous venons de lire, comme réalisation de ce projet, La Recherche est à elle-même sa propre Bible, sa référence. L'aboutissement et le début de la quête, son perpétuel recommencement et son salut, le lieu où Proust capture ces petites bulles de vie intense, de bonheur, décrites par Rousseau, pour nous en faire respirer le parfum. Car, contrairement à lui, Proust n'est pas seul; en se faisant personnage de son roman, en devenant le narrateur fictif de sa fiction, il prend le risque de se rendre vulnérable à ses autres personnages, qui brisent son moi et le font souffrir mille morts, condition tragique mais nécessaire à ses découvertes, condition humaine, tout simplement. Son livre est le lieu où il a sauvé le temps perdu et celui où il le cherche, où tourne le temps sans début ni fin. Où l'origine n'est plus un commencement. Proust a enfermé le génie dans sa lampe d'Aladin. Il a réenchanté son monde, et son lecteur, depuis l'intérieur de son livre. Il a transformé le «cercle de boue», qu' évoque Chateaubriand, en porcelaine tendre.

 

Alix de Saint-André

in  Il n’y a pas de grandes personnes

© Gallimard 2007




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Domingo, 26 de Julho de 2009

Chateaubriand

 

 


 

 

 

Quant à l'avenir de son livre, il  feint de l'interroger...

 

 

«L'ouvrage inspiré par mes cendres et destiné à mes cendres subsistera-t-il après moi? Il est possible que mon travail soit mauvais; il est possible qu'en voyant le jour ces Mémoires s'effacent: du moins les choses que je me serai racontées auront servi à tromper l’ennui de ces dernières heures dont personne ne veut et dont on ne sait que faire. Au bout de la vie est un âge amer; rien ne plait parce qu'on n'est digne de rien; bon à personne, fardeau à tous, prés de son dernier gîte, on n'a qu'un pas à faire pour y atteindre: à quoi servirait de rêver sur une plage déserte ? Quelles aimables ombres apercevrait-on dans l'avenir ? Fi des nuages qui volent maintenant sur ma tête!»

 

Pure coquetterie que ce «Fi» ! On ne donne pas une telle cadence à des nuages dont on se moque...


Chateaubriand n'a pas écrit ses Mémoires à défaut de jouer au Scrabble avec Mme Récamier, et ce paragraphe de grand vieillard amer sur sa plage déserte est fin prêt pour appareiller avec les autres vers la postérité. Il le sait très bien. Et là aussi, là surtout peut-être, le christianisme joue un rôle: s'il ne constitue pas une ligne morale très lisible dans sa vie, il constitue sans conteste la ligne éditoriale des Mémoires d'outre-tombe, sa ligne de flottaison, ou mieux: son certificat de navigabilité. Chateaubriand n'a aucun doute là-dessus. De façon prémonitoire, il avait conclu le chapitre consacré à l'histoire dans le Génie du christianisme en montrant que les Français n'étaient pas de très bons historiens, mais qu'ils se révélaient d'incomparables mémorialistes... Les meilleurs, étant, bien entendu, les mémorialistes chrétiens, ne serait-ce que d'un point de vue esthétique:

 

«Il y a dans le nom de Dieu quelque chose de superbe, qui sert à donner au style une certaine emphase merveilleuse, en sorte que l'écrivain le plus religieux est toujours le plus éloquent. Sans religion on peut avoir de l'esprit; mais on ne peut avoir du génie.»

 

Chateaubriand sait qu'il est un génie, ou qu'il en a un, c'est selon, on le lui a dit; il l'a écrit; il l'a même décrit. Ce génie, source d'angoisses terribles, l'a beaucoup tourmenté. Mais il sait aussi que son génie tient à la présence de Dieu dans son oeuvre. En tant que Créateur et souverain maître du temps et de l'histoire, certes, mais aussi garant de sa propre création littéraire. Il écrit à M. de Fontanes, en 1800:

 

«Tout écrivain qui refuse de croire en un Dieu, auteur de l'univers et juge des hommes, dont il a fait l'âme immortelle, bannit l'infini de ses ouvrages. Il enferme sa pensée dans un cercle de boue, dont il ne saurait plus sortir. Il ne voit plus rien de noble dans la nature. Tout est désenchanté.»

 

Ne l'appelle-t-on pas l'Enchanteur? Dieu est le grand metteur en scène de l'Enchanteur, son double fond sacré magique, il assure la hauteur de ses montagnes, l'abysse de ses océans, et l'authenticité de son tremblement d'humaine créature ballottée dans les naufrages... Sans Dieu, le monde se réduit à de la matière informe, un décor de théâtre où il faut agiter soi-même une feuille de métal en coulisses pour faire le bruit du tonnerre.


Les romantiques vont garder Dieu; imagine-t-on Victor Hugo sans les trois syllabes de Jéhovah qui font fuir Caïn « échevelé, livide au milieu des tempêtes » ? Sans cathédrale ? Les symboliques aussi, de façon plus lancinante, plus intérieure, mais il commence à s'estomper, à clignoter... Quand il ne sera plus là, il faudra trouver d'autres moyens pour rattraper le temps perdu, envolé comme un papier sur un quai de gare.

 

 

 

Alix de Saint-André

in  Il n’y a pas de grandes personnes

© Gallimard 2007

 

 

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Domingo, 12 de Julho de 2009

Mémoires (2)

 

 

 

 

 

 

C'est aussi à Rome que je conçus, pour la première fois, l'idée d'écrire les Mémoires de ma vie; j’en trouve quelques lignes jetées au hasard, dans lesquelles je déchiffre ce peu de mots: « Après avoir erré sur la terre, passé les plus belles années de ma jeunesse loin de mon pays, et souffert à peu près tout ce qu'un homme peut souffrir, la faim même, je revins à Paris en 1800. »


Dans une lettre à M. Joubert, j'esquissais ainsi mon plan :


« Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie. Rome y entrera : ce n'est que comme cela que je puis désormais parler de Rome. Soyez tranquille; ce ne seront point des confessions pénibles pour mes amis : si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je n'entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme et, j'ose le dire, à l'élévation de mon coeur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau ; ce n'est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux. Ce n'est pas, qu'au fond, j'aie rien à cacher ; je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m'a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés*, mais j'ai eu mes faiblesses, mes abattements de coeur; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que l'on retrouve partout ? On ne manque pas d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine.»


Dans ce plan que je me traçais, j'oubliais ma famille, mon enfance, ma jeunesse, mes voyages et mon exil: ce sont pourtant les récits où je me suis plu davantage.


J'avais été comme un heureux esclave : accoutumé à mettre sa liberté au cep, il ne sait plus que faire de son loisir, quand ses entraves sont brisées. Lorsque je me voulais livrer au travail, une figure venait se placer devant moi, et je ne pouvais plus en détacher mes yeux : la religion seule me fixait par sa gravité et par les réflexions d'un ordre supérieur qu'elle me suggérait.


Cependant, en m'occupant de la pensée d'écrire mes Mémoires, je sentis le prix que les anciens attachaient à la valeur de leur nom ; il y a peut-être une réalité touchante dans cette perpétuité des souvenirs qu'on peut laisser en passant. Peut-être, parmi les grands hommes de l'antiquité, cette idée d'une vie immortelle chez la race humaine leur tenait-elle lieu de cette immortalité de l'âme, demeurée pour eux un problème. Si la renommée est peu de chose quand elle ne se rapporte qu'à nous, il faut convenir néanmoins que c'est un beau privilège attaché à l'amitié du génie, de donner une existence impérissable à tout ce qu'il a aimé.

 

Chateaubriand

in Mémoires d’outre-tombe

Livre Quinzième, Chapitre 7 (Paris 1838)

 

* Ces allusions visent, bien entendu, le Rousseau des Confessions.

© Classiques Garnier Multimédia, Collection “Classiques Garnier”, Paris 1998

Imagem: Jean-Honoré Fragonard, Les Cascatelles de Tivoli. Musée du Louvre.

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Domingo, 19 de Abril de 2009

Memórias

 

Si l'on rapportait à l'échelle des événements publics les calamités d'une vie privée, ces calamités devraient à peine occuper un mot dans des Mémoires. Qui n’a perdu un ami? Qui ne l’a vu mourir? qui n'aurait à retracer une pareille scène de deuil? La réflexion est juste, cependant personne ne s'est corrigé de raconter ses propres aventures; sur le vaisseau qui les emporte, les matelots ont une famille à terre, qui les intéresse et dont ils s'entretiennent mutuellement. Chaque homme renferme en soi un monde à part, étranger aux lois et aux destinées générales des siècles. C'est, d'ailleurs, une erreur de croire que les révolutions, les accidents renommés, les catastrophes retentissantes, soient les fastes uniques de notre nature: nous travaillons tous un à un à la chaîne de l'histoire commune, et c'est de toutes ces existences individuelles que se compose l'univers humain aux yeux de Dieu.

 

Chateaubriand

in Mémoires d’outre-tombe

Livre Quinzième, Chapitre 6 (Paris 1838)

 

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