Sábado, 28 de Novembro de 2009

Une voix (2)

 

 

 

 

Frontière mexicaine, côté San-Diego, Californie, USA.


photo Daniel Mermet - mars 2008

 

 

 

Qu'est-ce qu'être moderne ? C'est être mécontent. Dans l'histoire des sociétés humaines, nos démocraties présentent, en effet, ce trait unique, magistralement mis en lumière par François Furet : « La capacité infinie à produire des enfants et des hommes qui détestent le régime social et politique dans lequel ils sont nés, haïssent l'air qu'ils respirent alors même qu'ils en vivent et qu'ils n'en ont pas connu d'autre (1). »

 

Avec l'écroulement sans gloire du modèle communiste, on a cru que le temps était venu du retour des enfants prodigues et de la grande réconciliation. La preuve ayant été faite, tout au long de ce siècle, expérimental et sanglant, sanglant parce que expérimental, qu'il n'y avait pas d'alternative à la démocratie parlementaire, on est allé jusqu'à dire que l’histoire trouvait son achèvement dans le règne sans partage des principes libéraux. C'était oublier qu'en mettant l'égalité des individus à la source du vivre-ensemble, la démocratie se condamnait pour toujours à l'insatisfaction. Quand chacun comprend d'emblée les relations humaines comme des relations entre égaux, les hiérarchies ne disparaissent pas: ce qui tombe c'est leur aura; ce qui arrive, c'est qu'on cesse de les prendre pour argent comptant. S'il y a toujours des puissants et des misérables, des supérieurs pour commander et des subordonnés pour obéir, nulle métaphysique n'est là pour garantir ou pour enchanter cette répartition. L'ordre social ne reflète plus l'ordre naturel. Alors que dans l'univers aristocratique, le réel est soutenu par l'invisible et l'inégalité des hommes par la puissance des cieux, en démocratie, à l'inverse, il n'y a pas d'arrière-monde et tous les hommes sont égaux, sauf dans la réalité. D'où le mécontentement. D'où l'impossibilité de clore l'histoire sur le bonheur de vivre dans un tel système.


La conjoncture, de surcroît, est mauvaise. Et le triomphe de la démocratie, morose. L'agonie du communisme, en effet, a coïncidé avec la crise de l'État social. Le rêve d'une classe moyenne universelle s'est dissipé presque en même temps que l'utopie de la société sans classes. Il n'y a certes plus d'alternative à l'Est, mais à l’Ouest, quoi de nouveau sinon la sortie de l’âge d'or où la croissance se conjuguait avec la protection sociale et le plein emploi ? L'heure est à la mondialisation des échanges, à l'abandon progressif de la plupart des formes d'encadrement légal ou de contrôle sur l'économie privée, aux gains de productivité pour rester compétitif, au creusement des inégalités entre les gagnants et les perdants, les ayants droit et les autres: chômeurs, travailleurs précaires, immigrés clandestins.

 

 

Alain Finkielkraut

in Une voix vient de l’autre rive   pp.55-56-57

©Editions Gallimard, 2000

 

 

Nota

1) François Furet, Le Passé d’une illusion, p.31

 

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Segunda-feira, 26 de Outubro de 2009

le contrat dissuasif

 

 

 

 

 

 

Untitled 1982

Jean Michel Basquiat

 

 

 

 

À la lumière des guerres, crises et révolutions, la modernité européenne s'est révélée porteuse du pire comme du meilleur. Ses armes magiques — la politique sécularisée, l’économie rationalisée, l’innovation scientifique et intellectuelle — sont des techniques et à ce titre «capables des contraires» (Aristote). Elles placent les contemporains devant la responsabilité de bien ou mal en user. Dès qu'on reconnaît que les marchés, les États et autres prestigieuses organisations modernes sont, et ne sont que des outils susceptibles d'améliorer ou de détériorer la vie en commun, il faut conclure qu'en dernière instance ni l'État, ni le marché, ni les techniques en général ne se contrôlent eux-mêmes. Ces créations humaines ne comportent aucun système de freinage incorporé. Force est alors de concocter une procédure extrinsèque de contrôle et de limitation, dont l'opinion publique, toute faillible qu'elle soit, se retrouve, dans la cité occidentale, responsable.

 

Longtemps tête pensante de la modernité civilisée et par là même vouée aux contraires, l'Europe se projeta simultanément école du progrès, des guerres et des révolutions. Ayant plongé avec armes et bagages dans les horreurs du XXe siècle, elle connut le vertige absolu de l'étripement des nations qu'elle redoubla par les barbaries totalitaires. Guerre extérieure, guerre civile, guerre dans chaque conscience, c'est l'enchaînement déjà détaillé par Thucydide. De la tuerie extérieure à la folie intérieure, le cycle infernal menace en permanence de se répéter. […]

 

Le contrat dissuasif, qui fonde la Communauté européenne, est triple. Antifasciste d'abord, le spectre de Hitler rappelant que la pulsion de mort hante les sociétés évoluées, éduquées, industrialisées, et combien elle prend aisément, par temps de crise, le dessus. Anticommuniste ensuite, la communauté s'est édifiée à l'ombre du rideau de fer. Anticoloniale enfin, cette clause non écrite s'imposa tacitement quand chaque nation découvrit à ses frais qu'une participation à l'aventure européenne exige qu'on se libère de ses enlisements outre-mer. Dans les trois cas, la perspective d'une catastrophe commune impose de rigoureuses limites aux conflits des nations, à la lutte des classes et aux guerres de race et de religion. Dès 1848, Marx a très précisément formulé l'alternative sur laquelle butèrent les élites européennes un siècle plus tard : l' affrontement ouvre « soit sur une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit sur la ruine commune des classes en lutte» (le Manifeste). Tandis que le XIXe siècle, Marx en tête, n'avait d'yeux que pour le premier terme de l'alternative, la «transformation révolutionnaire», le XXe apprit à ses dépens ce qu'il en coûte de négliger le second volet: la «ruine commune», témoin les dizaines de millions d'Européens disparus dans les tourmentes, prolétaires, bourgeois, paysans, intellectuels mêlés. Bien que l'habituelle rhétorique politique chante l'optimisme et la confiance retrouvés, une insondable méfiance historiquement motivée fonde le nouveau contrat européen : tout pouvoir à l'État et à la patrie ? Nenni, voyez 1914. Tout pouvoir au parti et à l'idéologie ? Plutôt crever! Les forces politiques, économiques, syndicales, sociales, etc., se contrôlent-elles réciproquement ? Tant mieux. Ou bien se neutralisent et se paralysent-elles? À chaque citoyen, dans la mesure de ses possibilités, de prendre ses responsabilités.

 

 

 

André Glucksmann

in Dostoïevski à Manhattan  p. 240-241-242

© Éditions Robert Laffont,S.A., Paris 2002

 

 

 

 

 

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Terça-feira, 20 de Outubro de 2009

La troisième mort de Dieu (2)

 

 

 


Photo: Tomasz Kizny 

 

 

L'univers concentrationnaire entraîne l'éclipse de Dieu. Il interpose entre l'homme et le divin la Révélation d'un mal total. Un mal extrême, tel qu'il est impossible d'en imaginer plus destructeur. Un mal général, dont la contagion et la reproduction toujours possibles interdisent de garantir son éradication. Si la foi fonctionne en preuve ontologique, elle découvre sa contre-preuve dans l'épreuve humaine de «faire le mal pour le mal» (P. Levi), la capacité d'instaurer le néant tout en affirmant l'être. «Il est généralement dans le fait d'être homme un élément lourd, écoeurant, qu’il est nécessaire de surmonter. Mais ce poids et cette répugnance n'ont jamais été aussi lourds que depuis Auschwitz. Comme vous et moi, les responsables d'Auschwitz avaient des narines, une bouche, une voix, une raison humaine, ils pouvaient s'unir, avoir des enfants: comme les Pyramides ou l'Acropole, Auschwitz est le fait, est le signe de l'homme. L'image de l’homme est inséparable, désormais, d'une chambre à gaz (1)»
.

La foi avait allégrement assumé la non-existence des Êtres Suprêmes sur la terre. Elle remettait leur venue au monde à plus tard. Elle promettait d'y travailler. La nouvelle mort de Dieu bouscule pareilles professions de foi. C'est l'essence de nos grandes notions qui se vide dans une irrattrapable hémorragie... Dieu tout-puissant où es-tu? Perdu ? Absent ? Malentendant? Quand l'horreur surgit, si le Seigneur est toute-puissance, ou bien il n'est pas toute-sagesse, ou bien il n'est pas toute-bonté. Si le Seigneur est omniscient et s'il est charitable, il faut croire qu'il est impuissant. Le concept traditionnel de l’être parfait devient fou (2). Son double profane, le concept d'Humanité, ne se porte pas mieux. Il dégringole en sa compagnie. At Auschwitz not only man died, but the idea of man, poursuit Élie Wiesel. Pas seulement l'homme mais l'idée de l'homme meurt (3).


«Tous les sentiments humains, l'amour, l'amitié, la jalousie, l'amour du prochain, la charité, la soif de gloire, tous ces sentiments nous avaient quittés en même temps que la chair que nous avions perdue pendant notre famine prolongée... Le camp était une grande épreuve des forces morales de l'homme, de la morale ordinaire et quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hommes ne passaient pas le cap de cette épreuve... Les conditions du camp ne permettent pas aux hommes de rester des hommes, les camps n'ont pas été créés pour ça.» Passant les portes du Goulag, Varlam Chalamov a répondu en écho (4). Les rescapés parlent toutes les langues, ils viennent d'horizons, de pays, de partis, de conditions diverses. Après l’orage, s'ils survivent, ils empruntent des chemins divergents. Néanmoins le défi que tous lancent est identique. La négation totale de ce qu'ils tenaient auparavant pour souhaitable, imaginable, permis et défendu, pensable ou impensable impose, bon gré mal gré, une remise à plat radicale des catégories évidentes, «les hommes normaux ne savent pas que tout est possible»(5).

 

 
 
André Glucksmann
in La troisième mort de Dieu  p. 168- 167
© NiL éditions, Paris 2000

notas:


1) G. Bataille, Oeuvres complètes tome II, Gallimard, 1970, p. 226.

 

2) «Auschwitz a été pour moi une telle expérience qu'elle a balayé tout reste d'éducation religieuse... Il y a Auschwitz, il ne peut donc pas y avoir de Dieu. Je ne trouve pas de solution au dilemme. Je la cherche, mais je ne la trouve pas.»

Primo Levi, in Conversation avec Primo Levi, Gallimard, 1991, p. 74-75.

 

3) C. Wardi, Le génocide dans la fiction romanesque, PUF, 1986, p. 46 s.

 
4) Varlam Chalamov, Récits de Kolyma, Maspero, 1980, p. 31, II.
 
5) David Rousset, L'Univers concentrationnaire, Hachette poche Littérature 1998, p. 181. 

 

 

 

 

 

 

Imagem: fotografia de Tomasz Kizny. Um artigo sobre o trabalho deste fotógrafo aqui

 

 

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