Sexta-feira, 5 de Fevereiro de 2010

Amour et Vieillesse

 


 

Dans Amour et Vieillesse, le « caprice » que l'anonyme jeune fille serait prête à consentir au vieux poète, quitte à se raviser aussitôt et à se laver de cette souillure avec un jeune amant de son âge, est refusé d'avance, au prix d'un déchirement d'entrailles, prévenant par ce sacrifice l'abjection et l'humiliation mortelles qui ne manqueraient pas de suivre un éventuel accouplement froid et contre-nature:

 

Je me dirais: à présent, à cette heure où elle meurt de volupté dans les bras d'un autre, elle lui redit ces mots tendres qu'elle m'a dits, avec bien plus de vérité et avec cette ardeur de la passion qu'elle n'a pu jamais sentir avec moi ! Alors tous les tourments de l’enfer entreraient dans mon âme, et je ne pourrais les apaiser que par des crimes.

 

Les biographes détectives n'ont pas manqué de faire sortir de l'ombre plusieurs autres jeunes femmes qui, après Cordélia, et à des dates différentes, ont de nouveau plongé Chateaubriand vieillissant dans les états violents de désir et de frustration, le faisant «délirer», comme avait déliré le Jeune René «accablé par une surabondance de vie », le «cœur parcouru des ruisseaux d'une lave ardente » et, Phèdre ou Sapho chrétiens au masculin, ne pouvant fixer cette impatiente soif de fusion amoureuse que sur un objet d'avance inaccessible et interdit. […] Entre autres idylles tardives avortées, on a retrouvé la correspondance que Chateaubriand échangea avec la jeune Léontine de Villeneuve, évoquée, sans être nommée autrement que «l'Occitanienne» -, au livre XXXI des Mémoires d'outre-tombe. […] Contemporaine de l'aventure fugitive avec l'Occitanienne, la liaison de Chateaubriand avec une jeune et libre amie de George Sand, Hortense Allart, fut bel et bien consommée, mais sans lendemain. Commencée à Rome en 1828, elle s'acheva à Paris l'année suivante par une séparation provisoire souhaitée par Chateaubriand : il eut du mal à admettre qu'elle était définitive. Les stigmates laissés par les dernières étreintes charnelles dont le vieil Anacréon chrétien ait joui en 1829, dans les bras d'Hortense, restèrent béants et saignants bien après que les deux ex-amants eurent passé un contrat de bonne amitié. En novembre 1834, songeant encore, soit à Hortense Allart passée à des amants plus jeunes et vigoureux, soit à quelque autre jeune «fleur» croisée, mais non cueillie, entretemps, il écrivait à Mme Récamier, devenue peu à peu, après leur brève flambée de passion réciproque des années 1817- 1819, l'amie, la confidente, l'ange du crépuscule :

 

J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à René, un vieux René. Il m'a fallu me battre avec la Muse pour écarter cette mauvaise pensée ; encore ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou six pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte au cœur ou à la tête.

 

Prodigieuse fécondité littéraire de l'ironie noire de l’ éros chrétien selon René

 

Nouvel apport à Amour et Vieillesse. Deux ans plus tôt, à la date du 16 août 1832, après avoir attendu en vain Hortense Allart, à qui il avait donné rendez-vous en Suisse, vagabondant en solitaire dans les Alpes, il avait écrit dans un Journal reproduit au livre XXV des Mémoires :

 

Depuis longtemps, je ne m'étais trouvé seul et libre ; rien dans la chambre où je suis enfermé ; deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit, sont des trésors perdus pour moi. Que de vie pourtant je sens au fond de mon âme ! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon cœur dans mes veines, je n'ai parlé le langage des passions avec autant d'énergie que je pourrais le faire en ce moment! Il me semble que je vois sortir du Saint-Gothard ma sylphide des bois de Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse? As-tu pitié de moi? Tu le vois, je ne suis changé que de visage; toujours chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du monde, et j'y entrais quand je te créai dans un moment d'extase et de délire. Voici l'heure où je t'invoquai dans ma tour. Je puis encore ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des grâces que je t'avais prodiguées, je te ferai cent fois plus séduisante: ma palette n'est pas épuisée; j'ai vu plus de beautés et je sais mieux peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux, caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre ; qu'ils rebrunissent sous tes baisers. Cette tête, ces cheveux qui tombent n'assagissent point, est tout aussi folle qu'elle était lorsque je te donnai l'être, fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes mystérieuses amours avec ma première solitude! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les précipices où je passerai demain ; viens, emporte-moi comme autrefois, mais ne me rapporte plus!

On frappe ma porte ; ce n'est pas toi! c'est le guide ! Les chevaux sont arrivés, il faut partir. De ce songe, il ne reste que la pluie, le vent et moi, songe sans fin, éternel orage.

 

Superbe poème en prose, asymptotique lui aussi d' Amour et Vieillesse. Mais ici, le salut par la poésie rachète, même brièvement, les souffrances du damné se sachant voué sans recours à refuser ou à se voir refuser « les joies de la vie ». Sur les ruines des voluptés sensibles se lève la délectation triomphante de se découvrir capable de prêter encore une fois sa voix à l'ensorcelante et voluptueuse partenaire imaginaire que son adolescence s'était inventée. «Mon mal vient de plus loin », aurait-il pu dire, comme la Phèdre de Racine, et les Mémoires d'outre-tombe nous font assister à la genèse du drame récurrent de sa vie amoureuse, et de la fécondité littéraire de son incurable souffrance. L'enfant de Combourg, surdoué par Éros et frustré d'amante réelle, avait appris à tromper sa solitude avec une geisha de rêve, la Sylphide. Compensant ces embrassements décevants, la Muse avait alors révélé au jeune Pygmalion un autre talent, non moins décevant au fond, pour lequel il était fait, le bonheur d'expression élégiaque, le chant de désir et de deuil, d'absence présente et de présence absente pour un objet insaisissable, ou aussitôt refusé que saisi.

 

 

Marc Fumaroli

in La saison en enfer de Chateaubriand 

(postface de Amour et Vieillesse de François René de Chateaubriand) pp. 35-43

© 2007, Éditions Payot & Rivages

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

publicado por VF às 10:31
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1 comentário:
De Henrique a 12 de Fevereiro de 2010 às 08:09
"On frappe ma porte ; ce n'est pas toi! c'est le guide ! Les chevaux sont arrivés, il faut partir. De ce songe, il ne reste que la pluie, le vent et moi, songe sans fin, éternel orage."...

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