Domingo, 3 de Fevereiro de 2013

Mémoires intérieurs

 

 François Mauriac



Ce qui longtemps m'a surtout frappé dans une vie, c'est le divertissement, tel que Pascal l'a défini: ce que nous inventons pour ne pas penser à nous-même et à l'horreur de notre condition, depuis la balle qui se pousse du pied jusqu'au lièvre que nous forçons, depuis les peuples qu'il faut asservir, si nous sommes César, jusqu'aux êtres qu'il faut posséder, si nous sommes Don Juan.

Aujourd'hui, ayant observé tant de destins, à travers les confidences et les livres, ou parce que j'y suis moi-même intervenu, je vois mieux que beaucoup parmi nous ne se divertissent que pour donner le change, qu'ils gardent au contraire les yeux sans cesse ouverts sur leur sort, celui de toute créature qui, même comblée, est mena­cée de partout à la fois: dans sa chair où la mort, bien longtemps avant de frapper, a planté ses petits drapeaux, dans son appartenance à une espèce très proche de celle des poissons et qui s'entre-dévore, « s'entre-torture » — et non pas seulement, comme dans les autres espèces, autour des femelles ou parce que l'animal est carnassier et a faim, mais parce qu'il est né assassin et bourreau de ses frères.

Non, pour la plupart, nous ne cherchons pas à nous divertir, nous nous interdisons de détourner notre regard, même quand nous feignons de jouer. Un seul moment d'inattention et la bête féroce peut d'un bond être sur nous.

Je connais mes défenses. Il m'arrive de m'interroger sur celles des autres — celles des vieillards surtout. La jeunesse trouve son refuge dans son propre tumulte. L'amour, l'ambition, ce qui s'appelle le plaisir, y entre­tiennent des remous qui se détruisent l'un l'autre. Non que l'angoisse ne soit là déjà. Elle était là dès l'enfance: nos yeux grands ouverts dans la chambre sans lumière, lorsqu'il nous semblait entendre un pas furtif dans l'esca­lier, une respiration derrière la porte, exprimaient sans doute le même effroi que nous avons appris plus tard à dissimuler, que nous avons dominé mais non détruit. Ou plutôt ce qui n'était qu'instinct est devenu raison. Les pas dans l'escalier, c'est en nous-mêmes que nous avons appris à les entendre et non dans un seul escalier: combien débouchent de partout sur une seule vie ! Il en est qui montent des profondeurs de la race et de notre propre chair, et d'autres d'une créature aimée. La condi­tion humaine, ce titre de Malraux, pose l'unique question et il y faut répondre, non par une nécessité logique, mais pour notre propre défense. Comment font les autres? Qu'y a-t-il au secret de ces vies?



François Mauriac

in Mémoires intérieurs

© Flammarion, 1959



 

 

publicado por VF às 11:28
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