10.11.15

 

 

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Que répliquer à l'hégélianisme spontané qui gouverne la une des journaux ? Comment ne pas concéder que l'histoire du monde juge tout le monde et emporte tout un chacun (Weltgeschichte ist Weltgericht)? Ma réponse est brutale, je te l'expédie sous forme d'une injonction pragmatique et sai­gnante : redevenons classiques. Pas naïvement classiques, bien sûr. Casse-cou jusqu'au bout, je n'aurai de cesse avant que tu m'entendes: revenons à Racine. Oui, résiste à l'incoer­cible désir de normalité qui pousse à s'immerger dans ce qui semble le cours des choses. Oui, prête au journal télévisé l'attention détachée, mais imprescriptible, que suscite une représentation d'Athalie ou d'Andromaque. Sur la scène, à l'écran, l'éclair du définitif risque à tout moment d'accrocher ton regard. Accrocher à quoi? La question est bonne. Garde la tête hors de l'eau, redeviens « classique », et tu ne seras jamais l'homme d'une seule époque.

 

Le classique habite deux patries, la sienne et une autre. La Florence des Médicis et la Grèce, la Rome du quintocento et celle d'Auguste. Le Siècle d'or espagnol, l'Angleterre d' Élisabeth, la France du Roi-Soleil, au choix, mais jamais sans son ombre glorieuse et antique. Les classiques cultivent le sentiment paradoxal mais banal d'une plongée dans l'histoire qui les élève et les enlève hors histoire. Ils s'autorisent de l'expérience immobilisée du temps qui passe. Ces esprits à double nationalité recherchent le temps perdu plus frénétiquement que l'existence de Dieu, quitte à reconnaître, avec Proust que, perdu pour perdu, le temps est cette recherche même, dont on ne sort que mort. Il n'y a pas de train pour Cythère, mon ami. Afin de vaincre l'angoisse des quais de gare, grignote une madeleine.

 

 

 

André Glucksmann

in Le Bien et le Mal, Lettres immorales d'Allemagne et de France

© Éditions Robert Laffont, S. A., Paris, 1997

 

 

 

 

 

 

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14.2.12

 

 

C'est à Londres, en 1822, que fut écrite, d'un seul jet et à la suite, la plus longue partie de ce qui sera plus tard les Mémoires d'outre-tombe. Le voyage en Amérique, le retour en France, le mariage, le passage à Paris, l'émigration, la guerre dans l'armée des princes, le séjour en Angleterre et les sept années terribles de 1793 à 1800, avec l'intermède lumineux et tragique de Charlotte à Bungay, furent rédigés sous les ors du somptueux hôtel de Portland Place qui faisait un contraste romanesque et enchanteur avec les récits des temps obscurs.


Peut-être est-il temps de dire ici, avec les mots les plus simples, que les Mémoires d'outre-tombe constituent un des cinq ou six monuments majeurs de la littérature française. Si notre langue est ce qu'elle est, les Mémoires d'outre-tombe y sont pour quelque chose.  Ils  se  situent quelque part,  en beaucoup plus amusant, entre l'Iliade et l'Odyssée, la Divine Comédie, Don Quichotte de la Manche, le Paradis perdu, les Souffrances du jeune Werther et Guerre et Paix de Tolstoï. Dans la prodigieuse lignée qui va de la Chanson de Roland, des quatre grands chroniqueurs, de Rabelais et Montaigne jusqu'à Hugo, Balzac et Proust, en passant par Saint-Simon et Jean-Jacques Rousseau, Chateaubriand tient sa place d'abord parce qu'il a écrit les Mémoires d'outre-tombe. Rien de ce qui est raconté dans ces pages sur ses amours infidèles n'aurait le moindre intérêt si tous ces visages de femmes n'étaient, à la fois, dissimulés et révélés par les Mémoires d'outre-tombe.


On aurait tort de s'imaginer que la vie des grands hommes offre quelque modèle que ce soit à ceux qui les admirent. Il ne suffit pas de boire comme Verlaine, de faire la révolution comme Malraux, d'être homosexuel comme Proust,  ou couvert de femmes, monarchiste et chrétien comme René de Chateaubriand pour avoir du génie. Il faut d'abord avoir du génie; ensuite, on se débrouille comme on peut avec une vie quotidienne dont rien ne demeure négligeable à partir du moment où tout y est soutenu par le talent et la passion. Alors, le moindre détail se révèle incomparable; le moindre secret, irrésistible. C'est quand il y a quelque chose au-dessus de la vie que la vie devient belle.

 

 

Jean D'Ormesson

in Mon Dernier Rêve Sera pour Vous.

Une biographie sentimentale de Chateaubriand

© 1982, Éditions Jean Claude-Lattès

 

 

 

 

 

 

 

 

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19.3.10

 

Deux volumes de la Recherche sont consacrés à la relation du narrateur et d'Albertine : La prisonnière et La fugitive. Ces titres sont trompeurs. Ce que relate La prisonnière, c'est une fuite; ce que raconte La fugitive, c'est une détention. Albertine enfermée ne cesse de déjouer la surveillance de son geôlier. Albertine disparue emprisonne celui qu'elle a délaissé : il ne peut faire un mouvement dont elle ne soit l'objet; il ne peut se soustraire à cette absence inexorable. La prisonnière est évanescente; la fugitive, obsédante. Qu'est-ce, en effet, que le sentiment amoureux? L'impossibilité d'échapper à qui vous échappe toujours. Loin, l'Autre vous hante: fantôme exigeant, il occupe votre âme, et une fois prélevée sa redevance d'affection, il ne vous laisse pour le reste du monde que des résidus de tendresse et une curiosité presque inexistante. Avec vous, en dépit même de ses élans, de son abandon, il n'est jamais tout à fait là, une distraction irréductible le dérobe à votre convoitise. Tout se passe jusque dans l'intimité du tête-à-tête comme si l'Autre n'habitait pas le même lieu que vous. En écartant les importuns, la solitude à deux peut bien mettre le visage aimé à disposition: il reste obstinément indisponible. Le huis clos conjugal n'abolit pas la distance, mais en supprime seulement les causes accidentelles. De là tout ensemble l'inquiétude, la tendresse et le désir qui consistent à «poursuivre ce qui est déjà présent, à chercher encore ce que l'on a trouvé (1)», à « solliciter ce qui s'échappe sans cesse de sa forme (2) ». Dans l'amour, en un mot, la présence est une modalité de l'absence. [...] Le visage aimé n'est pas de ce monde même quand ce monde est une prison. Soumis à une surveillance permanente, exhaustive, omniprésente, il lui reste ses yeux pour fuir au sein de sa captivité.

 

 

 

 

 

 

Si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d'unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n'est pas dû uniquement à sa composition matérielle; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait relativement aux gens et aux lieux qu'il connaît [...] et surtout que c'est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté (3).

 

Le sommeil, seul, saura vaincre cette étrangère de l'Autre en abaissant ses paupières, « en mettant dans son visage cette continuité parfaite que les yeux n'interrompent pas ». Albertine endormie procure ses fragiles moments de répit au héros de la Recherche. « Son moi ne s'échappait pas à tous moments, comme quand nous causions, par les issues de la pensée inavouée et du regard. Elle avait rappelé à soi tout ce qui d'elle était au dehors; elle s'était réfugiée, enclose, résumée dans son corps (4). » Le sommeil statufie le visage. Sans voix et sans regard, il consent enfin à l'immobilité. Il est alors donné à l'amoureux de troquer le tourment pour la contemplation et de se reposer de l'amour.

 

 

Alain Finkielkraut

in La sagesse de l’amour (Le visage aimé / Albertine endormie) pp. 61-63

© Éditions Gallimard, 1984

 

 

1. Lévinas, En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, p. 230.

 

2. Lévinas, Totalité et infini, p. 235.

 

3. Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p. 794.

 

4. Proust, La prisonnière, Pléiade III, p. 70.

 

 

 

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16.3.10

 

Physiquement, elle traversait une mauvaise phase : elle épaississait; et le charme expressif et dolent, les regards étonnés et rêveurs qu'elle avait autrefois semblaient avoir disparu avec sa première jeunesse. De sorte qu'elle était devenue si chère à Swann au moment pour ainsi dire où il la trouvait précisément bien moins jolie. Il la regardait longuement pour tâcher de ressaisir le charme qu'il lui avait connu, et ne le retrouvait pas. Mais savoir que sous cette chrysalide nouvelle, c'était toujours Odette qui vivait, toujours la même volonté fugace, insaisissable et sournoise, suffisait à Swann pour qu'il continuât de mettre la meme passion à chercher à la capter (1).

 

 

 

 

 

 

Dans tous les domaines, Swann est un connaisseur qui a le goût du Beau. Mais son exigence et son raffinement esthétiques souffrent une exception : la femme qui n'est pas son genre, et dont il tombe amoureux. Dans l'amour, en effet, l'altérité prend toute la place, écarte le reste - exotisme, joliesse, distance ou proximité sociale - et constitue le contenu même de l'Autre. Aimer, ce n'est pas faire acte d'allégeance à la Beauté, c'est se soustraire, passagèrement, le temps d'une obsession, à ses critères et à son despotisme. On ne dit du visage aimé que par approximation ou par tradition qu'il est beau, alors qu'il est mobile, imprenable, en partance : non pas actualité esthétique, mais virtualité de disparition. L'amoureux chante la perfection de la forme, mais il est d'abord sensible à l'évanescence, c'est-à-dire à la contestation de la forme. L'amour détrône la Beauté, crée dans son règne une parenthèse, un intervalle tremblant - moment paradoxal et sacrilège de ferveur inquiète qui relègue l'esthétique au second plan. Le visage aimé n'est ni beau ni sublime. Ce n'est pas une splendeur ineffable, un chef-d'œuvre qui ne se laisse pas décrire, mais une présence qui ne se laisse pas enclore. Sans doute l'amant souhaiterait-il, pour mettre fin à ses interrogations, que l'Autre ait la fixité d'une idole et que le mouvement de son visage se stabilise en Beauté. Mais cette idolâtrie esthétique reste, si l'on ose dire, un vœu pieux. Il n'y a d'amour que dans l'impossibilité d'arrêter la fuite sans fin, la dérobade infinie de l'Autre.

 

 

Alain Finkielkraut

in La sagesse de l’amour (Le visage aimé ) pp. 58-59

© Éditions Gallimard, 1984

 

1. Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade I, p. 291-292.

 

Imagem: Zephora de Boticelli aqui

 

 

 

 

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30.7.09

 

 

 

 

 

Chez Proust, Dieu a disparu. Mais personne ne songe à le chercher. On n'en parle pas. Le curé de Combray s'intéresse à l'étymologie, pas à la théologie. Les Guermantes vont à la messe parce qu'ils pratiquent la religion de leur famille, de leur milieu. Le plus fervent est le baron de Charlus; c'est aussi le moins vertueux. Dans le même genre, Odette, demi-mondaine, voue une dévotion intense à Notre-Dame de Laghet, dont elle porte une médaille en or... La foi est une donnée psychologique ou sociale des personnages, pas un sujet de préoccupation. On n'envisage pas que Dieu puisse exister. Ou non. La question ne se pose pas, même au moment de la mort de la grand-mère ou d'Albertine. Et ce n'est pas lui que le narrateur cherche quand il cherche la vérité au fond de son lit. C’est le mystère de l'homme qui l'intrigue, le sujet de son enquête et de sa quête.

 

 

«Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n'ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin.»

 

Cette tranquille inexistence de Dieu est la condition de l'existence d'un temps perdu: il peut y avoir des temps morts, mais pas de temps perdu dans l'éternité... Aucun Barnum métaphysique ne soutient le monde de Proust; aucun jugement moral ne pèse sur ses personnages. Il a tendu le décor de ses mains, et c'est un décor toujours habité, construit, d'hôtels, de casernes, de théâtres, où les jardins sont entretenus et les plages fréquentées. Aucun désert, pas de montagnes, pas de grands espaces vierges. Ses paysages sont des aquarelles. On ne voit pas d'océan sans la voile d'un bateau ni de cieux sans qu'on y guette la présence d'un clocher ou l'arrivée d'un avion: aucune trace de l'existence de Dieu, mais plein de preuves de l'existence des hommes...


Quand on sort, on ne va pas loin et l'on n'y va pas seul. L'aventure est intérieure, et la plus grande aventure c'est l'amour, la déchirante rencontre de cet autre qui n'est pas fait pour vous. La jalousie... Là non plus on ne trouve aucun élan de naïveté sentimentale, ou alors sous forme de citations, comme ces lettres de Mme de Sévigné qui permettent à la mère et à la grand-mère du narrateur d'échanger des émotions d'une simplicité et d'une franchise inavouables, d'un autre âge, d'un premier degré disparu. Le cercle familial est conçu comme le seul vrai laboratoire de l'histoire, qui ne remonte pas les générations au-delà des grands-parents mais irrigue le présent. Malesherbes est le nom d'un boulevard.


La quête intérieure du narrateur produit elle-même sa métaphysique. La lumière qui l'éclaire, comme un cycliste produit en roulant l'électricité qui allume la lanterne de son vélo. En concevant l'art comme la vraie vie des hommes enfin vécue, et son livre à venir, mais que nous venons de lire, comme réalisation de ce projet, La Recherche est à elle-même sa propre Bible, sa référence. L'aboutissement et le début de la quête, son perpétuel recommencement et son salut, le lieu où Proust capture ces petites bulles de vie intense, de bonheur, décrites par Rousseau, pour nous en faire respirer le parfum. Car, contrairement à lui, Proust n'est pas seul; en se faisant personnage de son roman, en devenant le narrateur fictif de sa fiction, il prend le risque de se rendre vulnérable à ses autres personnages, qui brisent son moi et le font souffrir mille morts, condition tragique mais nécessaire à ses découvertes, condition humaine, tout simplement. Son livre est le lieu où il a sauvé le temps perdu et celui où il le cherche, où tourne le temps sans début ni fin. Où l'origine n'est plus un commencement. Proust a enfermé le génie dans sa lampe d'Aladin. Il a réenchanté son monde, et son lecteur, depuis l'intérieur de son livre. Il a transformé le «cercle de boue», qu' évoque Chateaubriand, en porcelaine tendre.

 

Alix de Saint-André

in  Il n’y a pas de grandes personnes

© Gallimard 2007






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