18.1.13

 

 

  J.-B. Pontalis

 

 

 

« Le fond de l'amour c'est de penser à quel­qu'un hors de sa présence, puis hors de propos, puis malgré la présence », écrit Hector Bianciotti rendant compte de la correspondance entre Rilke et Magda von Hattingberg.

Peut-être est-ce là le fond de l'amour. C'est sûrement le cas du transfert amoureux. La pré­sence de l'analyste est la condition nécessaire pour qu'un transfert puisse naître; mais trop de pré­sence, une présence trop affirmée, en chair et en os, et trop constante, entrave le déploiement du transfert, lui assigne une direction et une seule.

Absent présent, présent absent définit la place, la non-place de l'analyste: cette non-place sans cesse réinventée qui favorise la « correspondance » amoureuse, l'échange de lettres adressées à l'homme inconnu, à la femme lointaine.


 

Quand Freud écrit que l'amour de transfert ne peut pas être différencié d'un « véritable » amour, il reconnaît du même coup que tout amour est amour de transfert, non parce qu'il ne ferait qu'en répéter un autre, infantile, mais parce qu'il crée son objet, qu'il l'invente dans le double sens du mot invention : fiction et trouvaille.

 

 

 

J.-B. Pontalis

in En marge des jours

© Éditions Gallimard, 2002



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1.11.10

 

 

 

 

A Ilha dos Mortos (1880)

Arnold Böcklin

 

 

Il n'est pas prouvé, mais peu m'importe, qu'Arnold Böcklin se soit inspiré de l'île San Michele pour peindre sa fameuse île des morts dont il a donné, tant elle eut rapidement de succès, cinq versions (entre 1880 et 1886). Freud en avait une reproduction dans son bureau, Clemenceau aussi, ai-je lu quelque part, et Lénine dans sa chambre à Zurich. Il semble bien qu’Hitler ait acheté une de ces versions, ce qui m'ennuie fort, tant ce tableau depuis longtemps me fascine. Ses longs cyprès, ses deux volumineux blocs de pierre où résident peut-être les gardiens des morts prisonniers et cette barque qui s'approche lentement du débarcadère pour y livrer son chargement ; un personnage vu de dos, sans visage, revêtu d'un suaire blanc. Le batelier, lui, s'apprête déjà à effectuer la traversée dans l'autre sens.


Qu’avaient-ils en commun, ceux que je viens de citer, pour subir ainsi la force d'attraction du tableau de Böcklin ? Qu' y voyaient-ils ? La figuration de leur propre mort ? de celle des autres ? Quel vœu était le leur ? Expédier à tout jamais dans l'île des morts ceux qu'ils haïssaient ou y débarquer eux- mêmes pour enfin y connaître la paix des cimetières ? Je crois plutôt qu'ils cherchaient ainsi à se séparer de la mort sans pourtant méconnaître son inéluctable survenue.


L'île San Michele - quelques centaines de mètres suffisent - est séparée par la lagune de la cité des vivants. L'île est là, à portée de regard, mais de l'autre côté de ce quai où je marche au soleil, à bonne distance de l'ombre des cyprès et des redoutables falaises de pierre.


J'ignore si Böcklin, adulé de son vivant, puis déprécié avant d'être redécouvert il y a quelque temps, est ce qu'on appelle un grand peintre. Mais je lui suis reconnaissant d'avoir su donner à la mort informe la forme d'un tableau et de nous permettre de croire que ce n'est pas la vie mais la mort qui est un songe.

 

 

J.-B. Pontalis

in Le Dormeur éveillé

© Mercure de France 2004



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29.12.09

 

L'image usée du temps qui s'écoule, du temps fleuve, du temps dont la source a pour nom l'oubli, j'ai beau essayer d'y échapper, en convoquant fébrilement des dates, en cherchant des repères dans l'Histoire, elle me reprend, cette vieille image dont je ne sais trop si elle console ou désespère. Faut-il dire : le temps passe ou le temps ne passe pas ? Il me semble que les deux propositions se confondent. Seul l'instant, petite île, rocher, bouquet d'arbres, banc de sable, peut, à défaut d'interrompre le flux, nous donner l'illusion qu'il le détourne. L'instant, cette précieuse blessure d'un temps autrement voué à l'indifférence. Mais l'instant fait la surprise, parfois le bonheur, il ne fait pas la mémoire. La douleur et son cri, le plaisir et ses larmes ne laissent aucune trace. Ce qui entraîne hors de soi n'y rentrera jamais plus tard mais se consomme aussitôt. Il faut à l'instant un lieu pour qu'il ne s'efface pas tout à fait.

 

J'hésite toujours à approcher de nouveau les lieux que j'ai aimés. Il arrive qu'attiré par eux je m'en approche mais, au moment d'y revenir, au moment de les toucher, je prends peur, comme un criminel. De quel forfait serais-je donc coupable ? Ou bien ce seraient eux les criminels, eux les traîtres pour avoir, oui, trahi l'image que j'en ai et qui doit une fois pour toutes me révéler leur vérité éternelle. L'âme d'un lieu se donne immédiatement ou jamais.


Nos mémoires sont encombrées. On aimerait qu'y demeure seulement l'éphémère, un éphémère qu'elle aurait le pouvoir de rendre inaltérable. Car en elle — variante du principe, qui décidément me hante, énoncé jadis par ce professeur de physique sans pitié — rien ne se perd et tout se crée. Enfin une exception à la loi de l'entropie! C'est toujours dehors que tout se dégrade. A-t-on rêvé amoureusement d'une femme la nuit, mieux vaut ne pas la rencontrer le jour qui suit, non qu'on l'ait vue en rêve nécessairement plus belle, plus jeune ou plus aimante qu'elle n'est mais parce que ce qu'elle nous a livré là, en pleine lumière nocturne, qu'elle nous ait fui ou enlacé, c'est le secret de ce qui nous attire en elle, son secret sans doute plus que le nôtre, et comme son essence.


Le tendre arrière-pays de Nice, la Toscane aux lignes incurvées, aux couleurs d'ocre, la Crète minérale et brûlante, ces lieux que j'ai découverts autrefois — c'était quand déjà ? — dans ce mouvement aussi léger qu'intense qu'on appelle émotion, qu'on appellera plus tard bonheur quand la mémoire aura transfiguré le moment fugitif, je crois bien que je n'y retournerai jamais, par crainte de les perdre et de devoir, si je m’y rendais aujourd’hui, en porter le deuil. Parfois c’est le lointain qui me garantit la présence.

 

J.-B. Pontalis

in L’amour des commencements pp. 167-168-169

© Éditions Gallimard, 1986

 

 

 

 

 


30.5.09

 

Il s'en faut de peu que nos rêves ne virent au cauchemar quand une angoisse féroce nous étreint, nous saisit comme le succube du fameux tableau de Füssli. Le visiteur nocturne n'a plus alors les traits de l'ange de Constantin. Quelque démon est venu nous persécuter, un monstre sans visage nous menace. Nous nous réveillons dans un cri au moment où nous allons chuter en un trou sans fond.

Le dormeur éveillé, lui, l'homme assis de Piero, se tient à l'abri du cauchemar. Sa rêverie l'en préserve. Il peut se laisser entraîner ailleurs, mais cet ailleurs n'est autre que son humeur vagabonde, que son oublieuse mémoire, il peut exprimer sans crainte ses attentes les plus déraisonnables, ses désirs inassouvis, ses regrets. La nostalgie et l'espoir le bercent.

Il se repose, loin du fracas des armes et de la violence meurtrière. Pas de précipice sous les pieds du dormeur éveillé : il n'est plus tout à fait sur terre, mais il ne s'effondrera jamais dans l'abîme.

 

J.-B. Pontalis

in Le Dormeur éveillé

© Mercure de France 2004

 

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28.5.09

 

 

Le Songe de Constantin c. 1466

 

 

L'homme qui dort se nomme Constantin. C'est un Empereur romain, un conquérant, un guerrier sans merci. Son sommeil parait paisible, bien qu'il doive livrer  bataille le lendemain… À côté de l'homme qui dort, un tout jeune homme assis. Un serviteur, qui n'a pas de nom. Une sentinelle, mais qui s'abandonnerait à sa propre rêverie. Il est le dormeur éveillé. Sa tête penchée s’appuie sur sa main. C'est un rêveur quelque peu mélancolique, peut-être doute-t-il de l'issue du combat, l'ange ne l'a pas visité, ne lui a adressé aucun signe… La scène représentée se situe à la frontière de la nuit et de l'aube, du sommeil et de l'éveil, du songe et de la rêverie.


Ce tableau qui figure un épisode de La Légende de la Vraie Croix qu'a peinte Piero della Francesca à San Francesco d'Arezzo est un des plus beaux que je connaisse…Plutôt que celle de l'Empereur endormi, je prends la place de l'homme assis, de celui que j'ai nommé le dormeur éveillé. Je m'attarde sur son visage, j'essaie de deviner ses pensées, à quelle rêverie il s'autorise à s'abandonner tout en refusant de s'assoupir; il demeure gardien. Il m'évoque ces mères qui veillent sur leur enfant endormi tout en rêvant à autre chose.


Et puis, comme toujours chez Piero della Francesca, les personnages, dans leur immobilité hiératique, sont à la fois hors du temps et, sur la fresque, inscrits dans une histoire - une légende - singulière. Étonnamment présents dans leur absence.


La peinture, celle de Piero en tout cas, cette parole imparfaite — on n'imagine pas ses personnages discourir ni même se parler entre eux — serait-elle un chant ? Je crois que toute peinture est plus proche du songe que du rêve. Quant aux livres, le mieux auquel ils puissent prétendre, c'est de s'approcher d'une rêverie, celle de l'homme assis.


 

J.-B. Pontalis

 

in Le Dormeur éveillé

© Mercure de France 2004

 


 

 

 

 



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