14.11.15

 

Vítima Paris 13 Novembro 2015.jpg

 Une victime des terroristes à l'extérieur du Bataclan à Paris, le 13 novembre 2015.

(AP Photo/Jerome Delay)

 

 

 

 

Entre le tortionnaire et le corps qu'il déchire, la dissy­métrie est extrême. Le premier s'affirme délié de tout inter­dit. Le second doit se retrouver lié de partout. « Celui qui a, même une seule fois, exercé un pouvoir illimité sur le corps, le sang et l'âme de son semblable... celui-là devient incapable de maîtriser ses sensations. La tyrannie est une habitude douée d'extension... Le meilleur des hommes peut, grâce à l'habi­tude, s'endurcir jusqu'à devenir une bête féroce», écrit Dos­toïevski. La torture recèle in nuce, à l'état réduit et concentré, encore fruste et élémentaire, un style de rapport humain que seule la littérature russe ose scruter avec patience, avec sang-froid sous l'étiquette «nihiliste». Comme tous les articles en vogue sur le marché des biens et des idées, le mot eut tôt fait de se dévaluer. Ainsi crut-on démonétiser l'idée et exorciser cet inquiétant horizon de la modernité. Peine perdue. Dou­blement. D'une part, la réalité est têtue. Et Dostoïevski au retour de la maison des morts, Tchékhov visitant le bagne de Sakhaline, Soljénitsyne et Chalamov rescapés du goulag s'en­tendent à rappeler l'inhumanité de notre humanité. Par ailleurs, la littérature russe est obstinée et n'a de cesse qu'elle n'examine, tourne, retourne l'unique objet de sa méditation, une barbarie qu'elle a toujours refusé, depuis Pouchkine, d’ensevelir dans les lointains antérieurs des sociétés dites primitives ou des caractères taxés incultes. Et Dostoïevski d’insister: «D’où sont sortis les nihilistes ? mais de nulle part, ils ont toujours été avec nous, en nous, à nos côtés».

 

 

André Glucksmann

in Dostoïevski à Manhattan [4. Le cogito du nihiliste]  p. 125-126

© Éditions Robert Laffont,S.A., Paris 2002

 

 

 

 

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10.11.15

 

 

andre-glucksmann.jpg

 

 

 

Que répliquer à l'hégélianisme spontané qui gouverne la une des journaux ? Comment ne pas concéder que l'histoire du monde juge tout le monde et emporte tout un chacun (Weltgeschichte ist Weltgericht)? Ma réponse est brutale, je te l'expédie sous forme d'une injonction pragmatique et sai­gnante : redevenons classiques. Pas naïvement classiques, bien sûr. Casse-cou jusqu'au bout, je n'aurai de cesse avant que tu m'entendes: revenons à Racine. Oui, résiste à l'incoer­cible désir de normalité qui pousse à s'immerger dans ce qui semble le cours des choses. Oui, prête au journal télévisé l'attention détachée, mais imprescriptible, que suscite une représentation d'Athalie ou d'Andromaque. Sur la scène, à l'écran, l'éclair du définitif risque à tout moment d'accrocher ton regard. Accrocher à quoi? La question est bonne. Garde la tête hors de l'eau, redeviens « classique », et tu ne seras jamais l'homme d'une seule époque.

 

Le classique habite deux patries, la sienne et une autre. La Florence des Médicis et la Grèce, la Rome du quintocento et celle d'Auguste. Le Siècle d'or espagnol, l'Angleterre d' Élisabeth, la France du Roi-Soleil, au choix, mais jamais sans son ombre glorieuse et antique. Les classiques cultivent le sentiment paradoxal mais banal d'une plongée dans l'histoire qui les élève et les enlève hors histoire. Ils s'autorisent de l'expérience immobilisée du temps qui passe. Ces esprits à double nationalité recherchent le temps perdu plus frénétiquement que l'existence de Dieu, quitte à reconnaître, avec Proust que, perdu pour perdu, le temps est cette recherche même, dont on ne sort que mort. Il n'y a pas de train pour Cythère, mon ami. Afin de vaincre l'angoisse des quais de gare, grignote une madeleine.

 

 

 

André Glucksmann

in Le Bien et le Mal, Lettres immorales d'Allemagne et de France

© Éditions Robert Laffont, S. A., Paris, 1997

 

 

 

 

 

 

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29.1.13

 

 

 

 27 May 1977 -French writers Bernard-Henri Lévy and André Glucksmann

converse on the set of the television show Apostrophes

Photo: © Sophie Bassouls/Sygma/Corbis



J'ai, pour commencer, été qualifié de philosophe à mon corps défendant. J'avais certes parcouru la suc­cession d'examens et de concours qui vous sacrent professeur de ladite discipline. Je n'estimais pas que les palmes du « philosophe » pussent pour autant être déposées sur mon front. Je croyais que les détenteurs de ce titre prestigieux se comptaient sur les doigts de la main : Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel. Peut-être Heidegger l'avait-il mérité du temps de sa jeunesse mais il compromit son titre en appelant étu­diants et collègues à suivre le Führer. Pis encore, cha­cun ayant droit à l'erreur, il avait, après la capitulation du Reich, tenté, trente longues années, comme un gros chat, d'enterrer ses déjections dans le sable de sa théorie. Du moins me semble-t-il après lecture attentive. Passons.


Si, jeune homme, je plaçais la barre de la « grande philosophie »  très haut, trop  haut  pour moi, mes contemporains au contraire la situaient très bas, plus bas que terre, car la prétention à la «sagesse» était passée de mode. Ils se voulaient alors savants et objec­tifs; ils s'affichaient sociologues, structuralistes, lin­guistes, économistes, dépositaires de savoirs plutôt qu'animés du désir de savoir. Le marxisme-léninisme, version École normale supérieure, régnait. Le vent tourna, dans les années 75-80, quand beaucoup de mes semblables se mirent à signer «psychanalyste et philo­sophe», «mathématicien et philosophe», biologiste et... historien et... écrivain et philosophe. La 2 CV Citroën se vit sacrer dans les gazettes «voiture philo­sophique». Que s'était-il passé? En déboulonnant les idoles du marxisme hégémonique dans l'intelligentsia parisienne, peut-être ai-je contribué à ce renverse­ment. Lorsque de bonnes plumes rejoignirent mes blasphèmes, Bernard-Henri Lévy et les médias bapti­sèrent un peu abruptement cette cohorte provisoire et volatile  «nouvelle  philosophie».  Si la science du matérialisme historique pliait sous les coups, force était de conclure que la volée de bois vert administrée, au nom de la philosophie, sur les adeptes de la dicta­ture du prolétariat n'était pas aussi  frivole  qu'on aimait à le dire.


Je ne laissai pas d'être surpris du retentissement de mon essai intitulé La Cuisinière et le Mangeur d'hommes sous-titré insolemment : «Essai sur le marxisme, l'Etat et les camps de concentration». Le voisinage des termes sonna comme un coup de carabine dans un ciel serein. Mon éditeur avait laissé dormir le manus­crit dans son tiroir pendant plus de six mois, anticipant la diffusion médiocre d'un texte qui heurtait ses convictions de gauche. Sorti le 15 juillet 1975, sans intervention télé, un seul passage radio sur Europe dans la folie des départs en vacances, mais soutenu par un bouche-à-oreille flatteur et imprévu, porté par quelques articles spontanés et enthousiastes de gens que je ne connaissais pas ou mal (1) , il tourna très vite au best-seller.


Des dizaines de milliers d'exemplaires s'arrachèrent dans les librairies et s'échangeaient sur les plages. C'était drôle, curieux, inattendu. J'avais écrit dans l'isolement le plus extrême, sans souci du public, juste pour exprimer la rage et le désir que je partageais avec quelques amis de «ne pas mourir idiot». Le brûlot véhiculait une révolte à fleur de peau contre le plus grand mensonge du siècle : le communisme. Il était rédigé par quelqu'un qui y avait goûté dans son enfance et que le Tout-Paris estimait «de gauche». Je jouissais d'une «bonne réputation». ... 



André Glucksmann

in Une rage d'enfant

[Chapitre 8. A quoi sert la philosophie ? * pp. 172-174]

Hachette Littératures

© Plon, 2006

 

1. Remerciements à Maurice Clavel, Jean Daniel et Bernard-Henry Lévy.

 

* Où il est suggéré que se connaître soi-même, c'est connaître Typhon en nous. D'où l'utilité des infos de 20 heures et l'examen des liaisons dangereuses: Freud et Junon, Alcibiade et Socrate, le prince Potemkine et le neveu de Rameau, Poutine et moi.

 


aqui

 

 

 

 

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24.1.13




Paris, Mai 1968:

 Photo: © Serge Hambourg


[...] Depuis trois jours, les étudiants parisiens manifestent violemment. Le jour, ils entre­prennent de dépaver le boulevard Saint-Michel. La nuit, ils font la fête. Puisque la police occupe la Sorbonne, Daniel Cohn-Bendit tient salon sur la place, un millier d'étudiants l'entourent, assis sagement en tail­leur sur le basalte, disposés à résister si les forces de l'ordre tentent de nettoyer les lieux. Un sondage conforte leur optimisme, paru dans la presse du matin: la population de Paris trouve les protestataires plutôt sympathiques, quoi que dise le gouvernement, malgré le boss du parti communiste qui dénonce «l'anarchiste allemand » fauteur de troubles, donc le complot de l'étranger et la CIA.


Le «rouquin sublime» tient le mégaphone lorsqu'un vieil homme très digne, très droit, une cape noire jetée élégamment sur l'épaule, fend la foule. Il vient, dit-il, «saluer» les révoltés. Il tient à désavouer publiquement son parti. Mazette! Une gloire natio­nale s'avance. Son nom circule comme une traînée de poudre, «Aragon!». Les étudiants sont médusés, « le » poète de la Résistance française, l'étoile du sur­réalisme et l'ancien porte-drapeau des intellectuels staliniens a sauté le pas. Il sourit à la foule, salue, pro­nonce quelques paroles bienveillantes et, tel un dieu vivant, savoure par avance l'ovation.


Dany interrompt le début de messe, reprend sans ménagement le mégaphone, et, avec la gouaille qui lui colle à la peau, lance au grand écrivain stupéfait « Très bien! tu es avec nous, mais, avant que nous ne soyons avec toi, réponds de ton passé ! Tu as chanté "Hourrah l'Oural" quand des millions et des millions de Soviétiques étaient déportés, exterminés par le NKVD. Explique tes élégies à la gloire de Staline ! Tu n'as pas le droit de tromper à nouveau.» Et le jeune «mal élevé», qui eût tant plu à l'Aragon surréaliste, enchaîne sans pitié : «Aragon! tu as du sang sur tes cheveux blancs.» Le prince des poètes, livide, s'est figé. Pas un son ne sort de sa bouche, une grimace vient tordre son beau visage. Il tourne les talons et repart penaud. Courbé sous le poids de ses men­songes? La magie de l'insolence venait d'assener une belle leçon d'histoire. De celles qui permettent de comprendre, trente-cinq ans après, la jeunesse orange d'Ukraine et les roses de Géorgie. De quoi moins s'étonner quand Tbilissi ovationne Bush contre Poutine.


Ne voyez pas là un négligeable incident de parcours. L'originalité et l'éclat du Mai français tenaient à sa rupture, encore balbutiante et souvent inconsciente, avec l'idéologie communiste. Ailleurs, en Europe, il en allait tout autrement.[...]

 


André Glucksmann

in Une rage d'enfant

[Chapitre 6. La tentation de Combray * pp.130,131]

Hachette Littératures

© Plon, 2006


Où l'on rencontre Mai 68, Jean-Paul Sartre et Tante Léonie. Qui donne congé à l'Histoire touche à une éternité pas belle à voir. Comment en soixante ans, Paris a zappé du discours de la victoire au discours de la défaite. Dans une Europe degré zéro, les guerres des mémoires tiennent lieu d'aphrodisiaque. 




Image: Student leader Daniel Cohn-Bendit raises his arm for silence to allow poet Louis Aragon to talk to students on a megaphone.Courtesy of Serge Hambourg ici  

 





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21.9.11

 

 

Nul n'ignore, depuis Platon, Aristote et saint Augustin, combien la tâche est rude de faire le mal pour le mal. Une troupe de brigands s'invente des règles. Les lois de la mafia passent pour rigoureuses. L'homme qui se goinfre et se vautre poursuit ce qu'il estime le meilleur. De même celui qui torture et qui tue. L'amour du bien est le ressort de toutes les actions, y compris les plus viles.


Pourtant, l'hommage que rend sans cesse le vice à la vertu n'a rien qui rassure. Toutes les abominations de notre siècle ont été perpétrées pour la bonne cause, universalité de la classe, pureté de la race, service du bon Dieu... Les bonnes causes, remarque Soljénitsyne, fonctionnent en multiplicateurs du crime. Elles transforment l'activité artisanale d'un Landru en l'entreprise millionnaire et funèbre d'un Pol Pot. Athalie massacre par souci du Bien de l'État. Joad par respect de Dieu. Idéaux et idéologies aveuglent comme un «bandeau fatal». D'édifiantes prosopopées animent le crime de l'intérieur, ou de l'extérieur le dissimulent.


«Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir », écrit Pascal. Les classiques n'auraient jamais eu l'impudence d'annoncer la « fin des idéologies ». Une de perdue, dix de retrouvées.


Si la notion de classe ne rassemble plus, le phantasme de l’ethnie fait florès, la communauté des fidèles un tabac. Quand la science ne soutient plus les fariboles de lutte finale, la religion prend le relais. Les idéologies — le Grand Siècle les nommait imagination ou opinion — valent moins pour ce qu'elles racontent que par ce qu'elles interdisent d'appréhender. Leur force persuasive est soumise à variation, molle ou dure, universelle ou locale, mais tant qu'elles accomplissent leur travail de bouche-vue elles répondent à la demande.


De nos jours, les postmodernes concluent abusivement de l’effondrement du système soviétique à la mort absolue du marxisme. Ils se plantent définitivement quand ils extrapolent la fin des « grands récits ». Les miliciens serbes chantaient la bataille du champ des Merles (1389) en liquidant les civils croates de Vukovar (1991) et les Bosniaques de Srebrenica (1995). Les tueurs du Front islamique du salut égorgent les collégiennes et les chanteurs de raï tout en se disputant le titre de calife, d'émir et les traditions qui collent à ces vocables. Il ne faut jamais sous-estimer l'inépuisable plaisir des contes à massacrer debout et à jouir en rampant.


En matière d'idéologie, la fonction-récit reste subordonnée à la fonction-bandeau. Les nostalgies fallacieuses, l’avenir radieux, les lendemains qui chantent ou les cieux bienheureux sont livrés en prime. L'important est de ne pas prêter attention à la boue qui cerne et au sang que l'on verse.

 

André Glucksmann

in Le Bien et le Mal, Lettres immorales d’Allemagne et de France

[Lettre V , Pile dans le Noir! : Racine offusque les jolis coeurs — Paris oublie bergers et bergères entre 1660 et 1685 - Le Monde est un théatre— Les fils d'Oedipe font l'actualité—Il faut redevir classique]

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1997.

 


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11.9.11

  

Depuis des temps immémoriaux, l’homme distingue peur et angoisse: «En présence de ce qui est hostile on a peur, en présence des ténèbres on éprouve l’angoisse» (Hermann Broch). La peur est distincte, définie, provoquée par une chose précise, elle blesse un intérêt non moins précis : je crains la foudre, un microbe, une taloche, le grand méchant loup. Et je crains pour... ma vie, mon portefeuille, ma réputation. L’angoisse, en revanche, touche à tout. Elle taraude mon rapport au monde en général. Elle fait vaciller projets et repères. Elle trouble l’image des autres et de moi-même. Experts, politiques et psychologues ont beau s’évertuer à combattre les craintes croissantes par des précautions multiples et souvent vaines, ils peinent à contenir une impalpable angoisse. Quel démenti apporter au sentiment diffus de n'être plus sûr de rien ? Quelle garantie faire valoir à une humanité qui se découvre, se redécouvre soudain sans garantie? Même si les criminels ou leurs complices sont arrêtés et leurs réseaux éradiqués, ils suscitent des concurrents, des adeptes et des admirateurs, pas seulement des indignés. Une page est tournée. Nous vivrons et nos enfants survivront dans une histoire où l’explosion des tours redessine la carte de géographie et trace l'horizon indépassable d’un crépuscule terroriste de l’humanité. Le 11 septembre 2001 aura toujours lieu. C'est à l’échelle de son horreur médiatique et planétaire qu'il faut apprendre à mesurer nos émotions et nos décisions.

 

 

André Glucksmann

in Dostoïevski à Manhattan  p. 15-16

© Éditions Robert Laffont,S.A., Paris 2002

 

 

 

O artigo de André Glucksmann "Ben Laden est mort, mais la haine survit", publicado esta semana no Le Monde, aqui 

 

 

Outro excerto do livro, neste blog, aqui 

 

 

 


  In Remembrance of 9/11

Elizabeth Blackwell Elementary aqui

 

 

 

 

 

 


3.3.11

 

 

 

D. Day

Foto de Robert Capa

 

 

 

Merci aux Américains, aux Anglais, aux Canadiens, aux Australiens, aux Polonais qui m'ont sauvé un reste de famille, merci à ceux qui permirent aux Français d'aujourd'hui de n'être pas contraints à penser nazi ou stalinien, merci à ceux qui brisèrent le mur de l’Atlantique et nous aidèrent jusqu'à la chute du mur de Berlin. Sans D. Day, pas de nouvelle Europe à 6, à 15, à 25 et plus. Je suis encore, privilège de l’âge, habité par la joie cosmique, extatique, qui éclatait au-dessus de ma tête d'enfant, lorsque les grandes personnes prononçaient le mot «libération».

 

II fallut attendre le milieu des années 70 pour qu'un président de la République fédérale reconnaisse clairement et distinctement que l’Allemagne, à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale, ne fut pas «envahie», mais «libérée». C'est pour que la différence entre les deux mots affiche son évidence décisive que mes proches et mes lointains, à Lyon, à Omaha beach, à Stalingrad sont morts. On parle à tort et à travers, par les temps qui courent, de «légitimité internationale». La seule, la vraie fût inaugurée sur les plages normandes. Si l’ONU, malgré son côté capharnaüm, ne ressemble pas tout à fait à la triste SDN, c'est que ses fondateurs à San Francisco avaient juré que le Japon et l’Allemagne ne seraient ni conquis ni colonisés, mais purement et simplement libérés du fascisme. D'où deux principes qui, étayant silencieusement la Charte des Nations Unies, surdéterminent ses inévitables ambiguïtés et contradictions : 1/le droit des peuples à être libérés, 2/ l'autolimitation du droit du vainqueur, interdit de conquête mais introducteur de démocratie.

 

Le droit des peuples à être libéré d'un despotisme extrême - droit au D. Day - prime sur le respect ordinaire des frontières et le principe séculaire de souveraineté. Eu égard à la Déclaration universelle des droits de l'homme, expérience des totalitarismes aidant, le très essentiel droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ne doit ni garantir ni impliquer le droit des gouvernants à disposer de leurs peuples. Le débarquement en Normandie fonde les interventions récentes au Kosovo, en Afghanistan et en Irak, même sans couverture du Conseil de Sécurité. Pour une raison décisive : la légitimité inaugurale qui présida à la constitution de l'ONU l'emporte en autorité sur la jurisprudence ordinaire des institutions issues de cette légitimité fondatrice. […]

 

Les Etats-Unis peuvent-ils encore se réclamer du droit d'ingérence baptisé dans le sang versé pour libérer l'Europe? Oui. Malgré les ignominies récentes commises dans les prisons irakiennes? Oui. Car dans le pire comme pour le meilleur, les Etats-Unis demeurent une démocratie. Et même la plus exemplaire des démocraties, la seule à ma connaissance qui n'ait pas censuré, en pleine guerre, la publication des crimes commis par ses soldats. La seule où la presse et la télévision dévoilent en quelques semaines l'ampleur des exactions et scrutent librement les tenants et les aboutissants du crime accompli. La seule où les commissions d'enquête parlementaire citent à comparaître un président, des ministres, des généraux, les chefs des services secrets en les interrogeant sans ménagement ni restriction.

 

 

André Glucksmann

in Le Discours de la Haine pp. 128-129

© Editions Plon, 2004

 


17.11.09

 

 

 

The U.S.S. New York pausing at the World Trade Center site

Foto: Josh Haner/The New York Times, 2009

 

 

 

 

La haine de l'Amérique est une haine de soi. Elle s'inquiète d'un semblable qui régresse dans le passé, elle s'horrifie d'un frère contrefait, elle s'angoisse de tomber nez à nez sur sa propre caricature. Miroir, ô mon horrible miroir, puissé-je ne pas me ressembler et m'abstraire, vêtu d'innocence, d'une histoire pleine de bruit et de fureur, où les primitifs d'outre-Atlantique s'obstinent à patauger encore.


Mille nuances polychromes agrémentent les subtilités de l'antiaméricanisme européen, une conviction commune les soude : les Américains de ce début de siècle sont «traumatisés». 3 000 d'entre eux volatilisés en quelques minutes, et les voilà captifs d'une date qu'ils ne parviennent pas à réinsérer dans le cours ordinaire du temps, quelque part entre les chiffres des accidents de la route, les victimes de la canicule, les tremblements de terre et les famines africaines.


Pour relativiser les malheurs de Septembre, les Américains devraient emprunter à l'Europe officielle son art désinvolte et parfaitement gracieux de tordre le cou à des souvenirs autrement encombrants. Il suffit de se réunir tous sur un lieu de mémoire en un  Jour de mémoire, d'y célébrer la naissance d'une conscience mondiale qui promet «jamais plus» et, le traumatisme exorcisé, passer aux affaires courantes. Les Américains ne sont pas initiés aux mystères du travail de deuil et d'un devoir de mémoire qui s'évertue à suturer définitivement les blessures d'un passé fossilisé.


La propension des Américains à mobiliser contre un «mal» - totalitarisme puis terrorisme - constitue aux yeux de l'anti-Américain cultivé l'indice d'un indéniable retard mental. Que diantre ! En Europe, on est autrement malin, autrement averti! Près d'un tiers des Allemands croient que la chute des Twin Towers fut fomenté par la CIA. Ils ont élu best-seller les « révélations » de von Bülow, ancien ministre socialiste, qui à l'instar de Meyssan, best-seller en France, explique à coups d’enquêtes-fictions que les Etats-Unis se sont frappés eux-mêmes pour se rendre service.

 

 

André Glucksmann

in Le Discours de la Haine p. 143-144

© Editions Plon, 2004

 

 

Imagem e artigo aqui 

 

 

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14.11.09

 

 

Tandis que les Etats-Unis propulsent le 11 septembre 2001 tournant décisif et date de l'entrée en guerre contre le terrorisme, la communauté européenne choisit le 9 novembre 89, chute du mur de Berlin, l'implosion de l'Empire soviétique passant pour annoncer une ère nouvelle, où la force cède devant la loi. A partir de ce jour, le pouvoir anachronique des armes devait s'effacer devant le pouvoir des mots et des fleurs.

[…]

En toute quiétude, sans tambours ni trompettes, les habitants choyés de l'Ouest européen se sont faufilés dans leur village de vacances, ne comptent pas en sortir et rêvent, quand ils célèbrent le 9 novembre 1989, que l’univers suivra leur exemple avec une langueur égale. Ils oublient que le mur n'est pas tombé par le miracle d'une providence et des bons sentiments pacifiques, sa chute signe la victoire des dissidents de l’Est qui se sacrifièrent des décennies durant. Victoire d'un Geremek que le Parlement européen (juillet 2004) a renvoyé honteusement à son strapontin, faisant d'une pierre deux coups : lui refuser la présidence et rejeter dans les poubelles de sa bureaucratie un passé qui gêne sa tranquillité, celui de la résistance aux totalitarismes. Victoire aussi de Ronald Reagan, sorte de Bush diabolisé en son temps, qui lança, choquant les beaux esprits, un défi à «l’empire du Mal». La bureaucratie européenne, que ces combats laissèrent, sauf exception, indifférente, imagine que «l’élargissement» actuel est le fruit naturel de la paix qu'elle propage et que l'horreur de Manhattan, son importance surévaluée, les réponses que Washington programme portent les stigmates des violences anciennes qui ne mènent nulle part.

 

 

André Glucksmann

in Le Discours de la Haine p. 132-133

© Editions Plon, 2004

 

 

 

 

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10.11.09

 

 

La guerre froide suivait la logique intangible de l'affrontement entre deux camps et sacrifiait à une dualité indépassable des menaces. L'une était dissuasive, inter-blocs et d'annihilation réciproque. L'autre, terroriste, cantonnait à l'intérieur de chaque camp l'extermination sauvage des populations civiles. Conflit mondial et insurrections locales mobilisaient des haines implacables qui, pourtant, ne fusionnaient pas. Aujourd'hui, le terrorisme mondialisé élimine les frontières géostratégiques et les tabous traditionnels. Les dernières secondes des condamnés de Manhattan ou d'Atocha nous ont transmis deux messages en un. «Ici abandonne toute espérance », injonction dantesque portée par une bombe qui fait table rase. «Ici il n'y a pas de pourquoi», évangile nihiliste des SS à tête de mort. Hiroshima a signifié la possibilité technique, définitivement acquise, d'un désert de proche enproche absolu. Auschwitz, la poursuite délibérée, clairement assumée d'une annihilation totale. La conjonction de deux volontés de néant gargouille dans les trous noirs de la haine moderne.

[…]

Racismes, chauvinismes, fanatismes, les apparentes renaissances d'une agressivité qu'on croyait révolue étonnent. Ne faudrait-il pas s'étonner de cet étonnement? La ronde des «faits divers» trop quotidiens indique la multitude des feux qui couvent sous la fragile paix civile. Ne sommes-nous pas trop polis pour être honnêtes? Les régimes totalitaires tranchent, ils censurent les nouvelles déplaisantes, ils ont trouvé le bon moyen pour empêcher toute réflexion. Même chez nous, en bonne démocratie, les bien-pensants s'épuisent à passer outre. Le choix, fort compréhensible mais quelque peu malhonnête, de dormir tranquille à tout prix motive une obstination à refouler les durs rappels que l’actualité inflige.

 

André Glucksmann

in Le Discours de la Haine p. 37-38

© Editions Plon, 2004

 

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4.11.09

 

 

 

 Le corps d' Hector  

Jacques-Louis David, 1778

 

 

 

 

Le nihilisme a été, est et sera. Il persévère non point comme une fatalité ou un système, mais comme une permanente et polymorphe adversité, un chapelet d'ombres dont la modernité ne saurait se défaire, bien qu'elles menacent de l’engloutir. Face à l'ampleur des destructions possibles, dès son origine l'Occidental se donne le choix. Soit il se laisse fasciner et se précipite, à corps perdu, dans la fournaise. Soit il prend du recul, tels Priam et Achille, le vieux roi de Troie et le jeune héros grec, pleurant, chacun dans ses pensées, près du cadavre d'Hector. Le recueillement, qui conclut L’Iliade et lui confère une hauteur inégalée, impose son silence au fracas des armes comme aux cris des enthousiastes. Les Grecs nomment pudeur, aidos, la distance qu'ils savent prendre avec le sang qu'ils versent et la fureur qui les habite. Soljenitsyne plaide pour le «principe capital» de  l’autolimitation des États, des sociétés et des citoyens, seul frein susceptible de contrôler les fantastiques puissances de la modernité. L'écrivain russe retrouve sous un autre vocable l'exigeante pudeur grecque qui tente de dompter par la douceur et la pitié réciproques les tempêtes et les audaces de la trop humaine hybris. Il y a cependant une différence. À partir de quoi la pudeur prend-elle sa si nécessaire distance? À partir de Dieu, conseille Soljenitsyne, qui recommande aux contemporains de retrouver un «sentiment totalement perdu : l'humilité devant Lui». Homère est plus direct. C'est devant le bruit et les larmes, le sang et la fureur, que la pudeur opère son mouvement de recul, c'est de l'horreur dévisagée telle quelle qu' Achille, Priam et Homère lui-même se distancient.

 

Aujourd'hui, l'Européen «vit comme si Dieu n'existait pas», observe le pape Jean-Paul II. Et dans la patrie de Soljenitsyne, au-delà des simagrées des locataires du Kremlin, seuls 4% des habitants sont orthodoxes pratiquants. L'expérience phare n'est plus religieuse, elle est redevenue littéraire et artistique, comme elle le fut à l'origine homérique de l'Occident. Grâce à Flaubert et Dostoïevski, Tchekhov, Chalamov et  Soljenitsyne lui-même, il n'est nullement avéré que nous ayons perdu au change.

 

L' Européen vit sans Dieu, force est de constater qu' il vit bien. Mais il vit aussi comme si le mal n'existait pas et risque de finir mal.

 

André Glucksmann

in Dostoïevski à Manhattan  p. 243-244

© Éditions Robert Laffont,S.A., Paris 2002

 

 

 

 

 

 


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26.10.09

 

 

 

 

 

 

Untitled 1982

Jean Michel Basquiat

 

 

 

 

À la lumière des guerres, crises et révolutions, la modernité européenne s'est révélée porteuse du pire comme du meilleur. Ses armes magiques — la politique sécularisée, l’économie rationalisée, l’innovation scientifique et intellectuelle — sont des techniques et à ce titre «capables des contraires» (Aristote). Elles placent les contemporains devant la responsabilité de bien ou mal en user. Dès qu'on reconnaît que les marchés, les États et autres prestigieuses organisations modernes sont, et ne sont que des outils susceptibles d'améliorer ou de détériorer la vie en commun, il faut conclure qu'en dernière instance ni l'État, ni le marché, ni les techniques en général ne se contrôlent eux-mêmes. Ces créations humaines ne comportent aucun système de freinage incorporé. Force est alors de concocter une procédure extrinsèque de contrôle et de limitation, dont l'opinion publique, toute faillible qu'elle soit, se retrouve, dans la cité occidentale, responsable.

 

Longtemps tête pensante de la modernité civilisée et par là même vouée aux contraires, l'Europe se projeta simultanément école du progrès, des guerres et des révolutions. Ayant plongé avec armes et bagages dans les horreurs du XXe siècle, elle connut le vertige absolu de l'étripement des nations qu'elle redoubla par les barbaries totalitaires. Guerre extérieure, guerre civile, guerre dans chaque conscience, c'est l'enchaînement déjà détaillé par Thucydide. De la tuerie extérieure à la folie intérieure, le cycle infernal menace en permanence de se répéter. […]

 

Le contrat dissuasif, qui fonde la Communauté européenne, est triple. Antifasciste d'abord, le spectre de Hitler rappelant que la pulsion de mort hante les sociétés évoluées, éduquées, industrialisées, et combien elle prend aisément, par temps de crise, le dessus. Anticommuniste ensuite, la communauté s'est édifiée à l'ombre du rideau de fer. Anticoloniale enfin, cette clause non écrite s'imposa tacitement quand chaque nation découvrit à ses frais qu'une participation à l'aventure européenne exige qu'on se libère de ses enlisements outre-mer. Dans les trois cas, la perspective d'une catastrophe commune impose de rigoureuses limites aux conflits des nations, à la lutte des classes et aux guerres de race et de religion. Dès 1848, Marx a très précisément formulé l'alternative sur laquelle butèrent les élites européennes un siècle plus tard : l' affrontement ouvre « soit sur une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit sur la ruine commune des classes en lutte» (le Manifeste). Tandis que le XIXe siècle, Marx en tête, n'avait d'yeux que pour le premier terme de l'alternative, la «transformation révolutionnaire», le XXe apprit à ses dépens ce qu'il en coûte de négliger le second volet: la «ruine commune», témoin les dizaines de millions d'Européens disparus dans les tourmentes, prolétaires, bourgeois, paysans, intellectuels mêlés. Bien que l'habituelle rhétorique politique chante l'optimisme et la confiance retrouvés, une insondable méfiance historiquement motivée fonde le nouveau contrat européen : tout pouvoir à l'État et à la patrie ? Nenni, voyez 1914. Tout pouvoir au parti et à l'idéologie ? Plutôt crever! Les forces politiques, économiques, syndicales, sociales, etc., se contrôlent-elles réciproquement ? Tant mieux. Ou bien se neutralisent et se paralysent-elles? À chaque citoyen, dans la mesure de ses possibilités, de prendre ses responsabilités.

 

 

 

André Glucksmann

in Dostoïevski à Manhattan  p. 240-241-242

© Éditions Robert Laffont,S.A., Paris 2002

 

 

 

 

 

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20.10.09

 

 

 


Photo: Tomasz Kizny 

 

 

L'univers concentrationnaire entraîne l'éclipse de Dieu. Il interpose entre l'homme et le divin la Révélation d'un mal total. Un mal extrême, tel qu'il est impossible d'en imaginer plus destructeur. Un mal général, dont la contagion et la reproduction toujours possibles interdisent de garantir son éradication. Si la foi fonctionne en preuve ontologique, elle découvre sa contre-preuve dans l'épreuve humaine de «faire le mal pour le mal» (P. Levi), la capacité d'instaurer le néant tout en affirmant l'être. «Il est généralement dans le fait d'être homme un élément lourd, écoeurant, qu’il est nécessaire de surmonter. Mais ce poids et cette répugnance n'ont jamais été aussi lourds que depuis Auschwitz. Comme vous et moi, les responsables d'Auschwitz avaient des narines, une bouche, une voix, une raison humaine, ils pouvaient s'unir, avoir des enfants: comme les Pyramides ou l'Acropole, Auschwitz est le fait, est le signe de l'homme. L'image de l’homme est inséparable, désormais, d'une chambre à gaz (1)»
.

La foi avait allégrement assumé la non-existence des Êtres Suprêmes sur la terre. Elle remettait leur venue au monde à plus tard. Elle promettait d'y travailler. La nouvelle mort de Dieu bouscule pareilles professions de foi. C'est l'essence de nos grandes notions qui se vide dans une irrattrapable hémorragie... Dieu tout-puissant où es-tu? Perdu ? Absent ? Malentendant? Quand l'horreur surgit, si le Seigneur est toute-puissance, ou bien il n'est pas toute-sagesse, ou bien il n'est pas toute-bonté. Si le Seigneur est omniscient et s'il est charitable, il faut croire qu'il est impuissant. Le concept traditionnel de l’être parfait devient fou (2). Son double profane, le concept d'Humanité, ne se porte pas mieux. Il dégringole en sa compagnie. At Auschwitz not only man died, but the idea of man, poursuit Élie Wiesel. Pas seulement l'homme mais l'idée de l'homme meurt (3).


«Tous les sentiments humains, l'amour, l'amitié, la jalousie, l'amour du prochain, la charité, la soif de gloire, tous ces sentiments nous avaient quittés en même temps que la chair que nous avions perdue pendant notre famine prolongée... Le camp était une grande épreuve des forces morales de l'homme, de la morale ordinaire et quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hommes ne passaient pas le cap de cette épreuve... Les conditions du camp ne permettent pas aux hommes de rester des hommes, les camps n'ont pas été créés pour ça.» Passant les portes du Goulag, Varlam Chalamov a répondu en écho (4). Les rescapés parlent toutes les langues, ils viennent d'horizons, de pays, de partis, de conditions diverses. Après l’orage, s'ils survivent, ils empruntent des chemins divergents. Néanmoins le défi que tous lancent est identique. La négation totale de ce qu'ils tenaient auparavant pour souhaitable, imaginable, permis et défendu, pensable ou impensable impose, bon gré mal gré, une remise à plat radicale des catégories évidentes, «les hommes normaux ne savent pas que tout est possible»(5).

 

 
 
André Glucksmann
in La troisième mort de Dieu  p. 168- 167
© NiL éditions, Paris 2000

notas:


1) G. Bataille, Oeuvres complètes tome II, Gallimard, 1970, p. 226.

 

2) «Auschwitz a été pour moi une telle expérience qu'elle a balayé tout reste d'éducation religieuse... Il y a Auschwitz, il ne peut donc pas y avoir de Dieu. Je ne trouve pas de solution au dilemme. Je la cherche, mais je ne la trouve pas.»

Primo Levi, in Conversation avec Primo Levi, Gallimard, 1991, p. 74-75.

 

3) C. Wardi, Le génocide dans la fiction romanesque, PUF, 1986, p. 46 s.

 
4) Varlam Chalamov, Récits de Kolyma, Maspero, 1980, p. 31, II.
 
5) David Rousset, L'Univers concentrationnaire, Hachette poche Littérature 1998, p. 181. 

 

 

 

 

 

 

Imagem: fotografia de Tomasz Kizny. Um artigo sobre o trabalho deste fotógrafo aqui

 

 

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17.10.09

 

 

Execução 1941.jpg

 

 

 

Il suffit peut-être de formuler la question au plus simple, de demander : « Pourquoi les Juifs ont-ils été tués?»  Elle dévoile d'emblée son obscénité.

 

C. Lanzmann, réalisateur du film Shoah

 

Dieu n'a pas de pouvoir sur cette seule chose : faire que ne soient pas les choses qui ont été faites.

Aristote, Éthique à Nicomaque
 

 

L'Europe a exporté ses croyances jusqu'au milieu du XXe siècle. Là, elle s'arrête pile. Les récits des pères missionnaires, qui la passionnèrent et qui l’ont instruite depuis Christophe Colomb, ne suscitent pas même un intérêt poli. Ses missi dominici révolutionnaires ont souffert très vite d'une désaffection analogue. Ils passent désormais leur vie à contempler leur jeunesse, avec l'oeil vide d'un visiteur de musée Grévin, à peine curieux des poupées de cire. Tout juste trouve-t-on une oreille pour les héritiers des grands explorateurs, ces médecins et ces reporters, qui, revenant d'un Eldorado mythique, nous racontent des horreurs.

 

Qu'est-il arrivé ? Rien, sinon un ciel qui tombe sur la terre. Rien, sinon la lumière crue d’une première guerre mondiale. Rien, sinon la révélation que Dieu n'existe pas dans le monde. Mais les Européens courtois faussèrent compagnie à si sordide désillusion et repartirent de plus belle. En 40 comme en 14. Avec un petit plus. Leurs fois, désormais autogérées, s'affirmaient démentes, imperméables aux démentis. Elles se confirmaient dans leur échec même, car plus l'homme va mal, plus il aspire au bien. En 1945, enfin, la nouvelle «expérience du front», répétition au carré des boucheries, débranche la guerre civile. Et cette fois en silence. Une débauche de cris, d'imprécations, de manifestes avaient salué le retour des tranchées. Après la Seconde Guerre mondiale, alors que les discours sonnent creux, ce sont les images qui hurlent la fracture des temps. «La première rencontre... est une sorte de révélation — révélation caractéristique de la nature des temps modernes: le négatif en épiphanie. Ce furent pour moi les photographies de Bergen-Belsen et de Dachau, que je découvris par hasard chez un bouquiniste de Santa Monica en juillet 1945. Rien de ce que j'ai pu voir depuis lors — en photographie ou dans la vie réelle — ne me fit jamais une impression plus vive, plus instantanée et plus profonde. Il me semble vraiment que je pourrais diviser ma vie en deux séquences : celle d'avant la vue de ces photographies — j'avais douze ans — et celle d'après, bien que je n'aie pu comprendre de quoi il s'agissait réellement que quelques années plus tard. La vue de ces photographies pouvait-elle en quoi que ce soit m'être bénéfique ? C’était simplement les images d'un événement dont j'avais à peine entendu parler, sur lequel je n'avais aucune prise — de souffrances qui étaient pour moi à peine imaginables, et je ne pouvais absolument rien pour les soulager. J'éprouvais en les regardant l'impression d'une rupture. Une limite était atteinte. Pas simplement celle de l'horreur: je me sentais frappée, blessée de façon irrévocable. (1)».

 

Bouche bée, la population d'Europe dut, bon gré mal gré, affronter sur grand écran et clichés pleines pages les instantanés de l'enfer. Les Allemands furent contraints, s'ils habitaient les environs, à la visite guidée des charniers d'épouvante. Pour les autres, les troupes américaines organisaient des projections. Obligatoires. Tu vois, tu manges. Tu te défiles, ventre creux. Les cartes d'alimentation sont distribuées aux séances de «ciné». Premier peuple aux paupières coupées, cherchant trois générations durant des échappatoires sans jamais réussir à fermer les yeux. Premier peuple à bénéficier de l'imprévue lucidité (2).

 

La chair calcinée ou gazée ne fait pas verbe, du moins pas sur-le-champ. Les images et les témoignages ont propagé une onde de choc qu'aucun discours encore ne rattrape. Stupeur et tremblement. Sartre, l'athée, découvre le «mal absolu», il emprunte la dénomination au pieux Maritain. II signe, par ailleurs, et sans lien explicite, l'acte de décès de Dieu. «Il nous parlait et maintenant il se tait (3).» Buber, le juif croyant, cite ce texte et vitupère ; il refuse le sacrilège; et nomme, à sa façon, le silence théologique, qui recouvre l'Europe. Il voit: «Le soleil s'obscurcit.» Il dit: « L'éclipse de la lumière céleste et l'éclipse de Dieu caractérisent l'heure que nous vivons.» D'un point de vue théorique, mort et éclipse font deux. Du point de vue factuel, touchant «l'heure où nous vivons», c'est tout un. Buber et Sartre énoncent à la fin des années 40 un constat, que le pape entérine un demi-siècle après: l'Européen vit «comme si» Dieu n'existait pas.

 
André Glucksmann
in  La troisième mort de Dieu p. 159- 160-161
© NiL éditions, Paris 2000
 
notas:
 
1. Susan Sontag, La Photographie,Le Seuil, 1979, p. 30-31.
 
2. Je n'y reviens pas ; c f. A. Glucksmann, Le Bien et le Mal, Robert Laffont, 1997.
 
3. Sartre, Situation I, «Un nouveau mystique», Gallimard, 1993.
 
 
Imagem: aqui

 

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