29.1.13

 

 

 

 27 May 1977 -French writers Bernard-Henri Lévy and André Glucksmann

converse on the set of the television show Apostrophes

Photo: © Sophie Bassouls/Sygma/Corbis



J'ai, pour commencer, été qualifié de philosophe à mon corps défendant. J'avais certes parcouru la suc­cession d'examens et de concours qui vous sacrent professeur de ladite discipline. Je n'estimais pas que les palmes du « philosophe » pussent pour autant être déposées sur mon front. Je croyais que les détenteurs de ce titre prestigieux se comptaient sur les doigts de la main : Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel. Peut-être Heidegger l'avait-il mérité du temps de sa jeunesse mais il compromit son titre en appelant étu­diants et collègues à suivre le Führer. Pis encore, cha­cun ayant droit à l'erreur, il avait, après la capitulation du Reich, tenté, trente longues années, comme un gros chat, d'enterrer ses déjections dans le sable de sa théorie. Du moins me semble-t-il après lecture attentive. Passons.


Si, jeune homme, je plaçais la barre de la « grande philosophie »  très haut, trop  haut  pour moi, mes contemporains au contraire la situaient très bas, plus bas que terre, car la prétention à la «sagesse» était passée de mode. Ils se voulaient alors savants et objec­tifs; ils s'affichaient sociologues, structuralistes, lin­guistes, économistes, dépositaires de savoirs plutôt qu'animés du désir de savoir. Le marxisme-léninisme, version École normale supérieure, régnait. Le vent tourna, dans les années 75-80, quand beaucoup de mes semblables se mirent à signer «psychanalyste et philo­sophe», «mathématicien et philosophe», biologiste et... historien et... écrivain et philosophe. La 2 CV Citroën se vit sacrer dans les gazettes «voiture philo­sophique». Que s'était-il passé? En déboulonnant les idoles du marxisme hégémonique dans l'intelligentsia parisienne, peut-être ai-je contribué à ce renverse­ment. Lorsque de bonnes plumes rejoignirent mes blasphèmes, Bernard-Henri Lévy et les médias bapti­sèrent un peu abruptement cette cohorte provisoire et volatile  «nouvelle  philosophie».  Si la science du matérialisme historique pliait sous les coups, force était de conclure que la volée de bois vert administrée, au nom de la philosophie, sur les adeptes de la dicta­ture du prolétariat n'était pas aussi  frivole  qu'on aimait à le dire.


Je ne laissai pas d'être surpris du retentissement de mon essai intitulé La Cuisinière et le Mangeur d'hommes sous-titré insolemment : «Essai sur le marxisme, l'Etat et les camps de concentration». Le voisinage des termes sonna comme un coup de carabine dans un ciel serein. Mon éditeur avait laissé dormir le manus­crit dans son tiroir pendant plus de six mois, anticipant la diffusion médiocre d'un texte qui heurtait ses convictions de gauche. Sorti le 15 juillet 1975, sans intervention télé, un seul passage radio sur Europe dans la folie des départs en vacances, mais soutenu par un bouche-à-oreille flatteur et imprévu, porté par quelques articles spontanés et enthousiastes de gens que je ne connaissais pas ou mal (1) , il tourna très vite au best-seller.


Des dizaines de milliers d'exemplaires s'arrachèrent dans les librairies et s'échangeaient sur les plages. C'était drôle, curieux, inattendu. J'avais écrit dans l'isolement le plus extrême, sans souci du public, juste pour exprimer la rage et le désir que je partageais avec quelques amis de «ne pas mourir idiot». Le brûlot véhiculait une révolte à fleur de peau contre le plus grand mensonge du siècle : le communisme. Il était rédigé par quelqu'un qui y avait goûté dans son enfance et que le Tout-Paris estimait «de gauche». Je jouissais d'une «bonne réputation». ... 



André Glucksmann

in Une rage d'enfant

[Chapitre 8. A quoi sert la philosophie ? * pp. 172-174]

Hachette Littératures

© Plon, 2006

 

1. Remerciements à Maurice Clavel, Jean Daniel et Bernard-Henry Lévy.

 

* Où il est suggéré que se connaître soi-même, c'est connaître Typhon en nous. D'où l'utilité des infos de 20 heures et l'examen des liaisons dangereuses: Freud et Junon, Alcibiade et Socrate, le prince Potemkine et le neveu de Rameau, Poutine et moi.

 


aqui

 

 

 

 

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24.1.13




Paris, Mai 1968:

 Photo: © Serge Hambourg


[...] Depuis trois jours, les étudiants parisiens manifestent violemment. Le jour, ils entre­prennent de dépaver le boulevard Saint-Michel. La nuit, ils font la fête. Puisque la police occupe la Sorbonne, Daniel Cohn-Bendit tient salon sur la place, un millier d'étudiants l'entourent, assis sagement en tail­leur sur le basalte, disposés à résister si les forces de l'ordre tentent de nettoyer les lieux. Un sondage conforte leur optimisme, paru dans la presse du matin: la population de Paris trouve les protestataires plutôt sympathiques, quoi que dise le gouvernement, malgré le boss du parti communiste qui dénonce «l'anarchiste allemand » fauteur de troubles, donc le complot de l'étranger et la CIA.


Le «rouquin sublime» tient le mégaphone lorsqu'un vieil homme très digne, très droit, une cape noire jetée élégamment sur l'épaule, fend la foule. Il vient, dit-il, «saluer» les révoltés. Il tient à désavouer publiquement son parti. Mazette! Une gloire natio­nale s'avance. Son nom circule comme une traînée de poudre, «Aragon!». Les étudiants sont médusés, « le » poète de la Résistance française, l'étoile du sur­réalisme et l'ancien porte-drapeau des intellectuels staliniens a sauté le pas. Il sourit à la foule, salue, pro­nonce quelques paroles bienveillantes et, tel un dieu vivant, savoure par avance l'ovation.


Dany interrompt le début de messe, reprend sans ménagement le mégaphone, et, avec la gouaille qui lui colle à la peau, lance au grand écrivain stupéfait « Très bien! tu es avec nous, mais, avant que nous ne soyons avec toi, réponds de ton passé ! Tu as chanté "Hourrah l'Oural" quand des millions et des millions de Soviétiques étaient déportés, exterminés par le NKVD. Explique tes élégies à la gloire de Staline ! Tu n'as pas le droit de tromper à nouveau.» Et le jeune «mal élevé», qui eût tant plu à l'Aragon surréaliste, enchaîne sans pitié : «Aragon! tu as du sang sur tes cheveux blancs.» Le prince des poètes, livide, s'est figé. Pas un son ne sort de sa bouche, une grimace vient tordre son beau visage. Il tourne les talons et repart penaud. Courbé sous le poids de ses men­songes? La magie de l'insolence venait d'assener une belle leçon d'histoire. De celles qui permettent de comprendre, trente-cinq ans après, la jeunesse orange d'Ukraine et les roses de Géorgie. De quoi moins s'étonner quand Tbilissi ovationne Bush contre Poutine.


Ne voyez pas là un négligeable incident de parcours. L'originalité et l'éclat du Mai français tenaient à sa rupture, encore balbutiante et souvent inconsciente, avec l'idéologie communiste. Ailleurs, en Europe, il en allait tout autrement.[...]

 


André Glucksmann

in Une rage d'enfant

[Chapitre 6. La tentation de Combray * pp.130,131]

Hachette Littératures

© Plon, 2006


Où l'on rencontre Mai 68, Jean-Paul Sartre et Tante Léonie. Qui donne congé à l'Histoire touche à une éternité pas belle à voir. Comment en soixante ans, Paris a zappé du discours de la victoire au discours de la défaite. Dans une Europe degré zéro, les guerres des mémoires tiennent lieu d'aphrodisiaque. 




Image: Student leader Daniel Cohn-Bendit raises his arm for silence to allow poet Louis Aragon to talk to students on a megaphone.Courtesy of Serge Hambourg ici  

 





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17.11.09

 

 

 

The U.S.S. New York pausing at the World Trade Center site

Foto: Josh Haner/The New York Times, 2009

 

 

 

 

La haine de l'Amérique est une haine de soi. Elle s'inquiète d'un semblable qui régresse dans le passé, elle s'horrifie d'un frère contrefait, elle s'angoisse de tomber nez à nez sur sa propre caricature. Miroir, ô mon horrible miroir, puissé-je ne pas me ressembler et m'abstraire, vêtu d'innocence, d'une histoire pleine de bruit et de fureur, où les primitifs d'outre-Atlantique s'obstinent à patauger encore.


Mille nuances polychromes agrémentent les subtilités de l'antiaméricanisme européen, une conviction commune les soude : les Américains de ce début de siècle sont «traumatisés». 3 000 d'entre eux volatilisés en quelques minutes, et les voilà captifs d'une date qu'ils ne parviennent pas à réinsérer dans le cours ordinaire du temps, quelque part entre les chiffres des accidents de la route, les victimes de la canicule, les tremblements de terre et les famines africaines.


Pour relativiser les malheurs de Septembre, les Américains devraient emprunter à l'Europe officielle son art désinvolte et parfaitement gracieux de tordre le cou à des souvenirs autrement encombrants. Il suffit de se réunir tous sur un lieu de mémoire en un  Jour de mémoire, d'y célébrer la naissance d'une conscience mondiale qui promet «jamais plus» et, le traumatisme exorcisé, passer aux affaires courantes. Les Américains ne sont pas initiés aux mystères du travail de deuil et d'un devoir de mémoire qui s'évertue à suturer définitivement les blessures d'un passé fossilisé.


La propension des Américains à mobiliser contre un «mal» - totalitarisme puis terrorisme - constitue aux yeux de l'anti-Américain cultivé l'indice d'un indéniable retard mental. Que diantre ! En Europe, on est autrement malin, autrement averti! Près d'un tiers des Allemands croient que la chute des Twin Towers fut fomenté par la CIA. Ils ont élu best-seller les « révélations » de von Bülow, ancien ministre socialiste, qui à l'instar de Meyssan, best-seller en France, explique à coups d’enquêtes-fictions que les Etats-Unis se sont frappés eux-mêmes pour se rendre service.

 

 

André Glucksmann

in Le Discours de la Haine p. 143-144

© Editions Plon, 2004

 

 

Imagem e artigo aqui 

 

 

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14.11.09

 

 

Tandis que les Etats-Unis propulsent le 11 septembre 2001 tournant décisif et date de l'entrée en guerre contre le terrorisme, la communauté européenne choisit le 9 novembre 89, chute du mur de Berlin, l'implosion de l'Empire soviétique passant pour annoncer une ère nouvelle, où la force cède devant la loi. A partir de ce jour, le pouvoir anachronique des armes devait s'effacer devant le pouvoir des mots et des fleurs.

[…]

En toute quiétude, sans tambours ni trompettes, les habitants choyés de l'Ouest européen se sont faufilés dans leur village de vacances, ne comptent pas en sortir et rêvent, quand ils célèbrent le 9 novembre 1989, que l’univers suivra leur exemple avec une langueur égale. Ils oublient que le mur n'est pas tombé par le miracle d'une providence et des bons sentiments pacifiques, sa chute signe la victoire des dissidents de l’Est qui se sacrifièrent des décennies durant. Victoire d'un Geremek que le Parlement européen (juillet 2004) a renvoyé honteusement à son strapontin, faisant d'une pierre deux coups : lui refuser la présidence et rejeter dans les poubelles de sa bureaucratie un passé qui gêne sa tranquillité, celui de la résistance aux totalitarismes. Victoire aussi de Ronald Reagan, sorte de Bush diabolisé en son temps, qui lança, choquant les beaux esprits, un défi à «l’empire du Mal». La bureaucratie européenne, que ces combats laissèrent, sauf exception, indifférente, imagine que «l’élargissement» actuel est le fruit naturel de la paix qu'elle propage et que l'horreur de Manhattan, son importance surévaluée, les réponses que Washington programme portent les stigmates des violences anciennes qui ne mènent nulle part.

 

 

André Glucksmann

in Le Discours de la Haine p. 132-133

© Editions Plon, 2004

 

 

 

 

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9.11.09

 

 

 

Para o melhor e o pior, Vasco Luís e Margarida Futscher Pereira não assistiram à queda do muro de Berlim em 1989 nem ao 11 de Setembro de 2001. Foram outros os acontecimentos e as catástrofes que presenciaram, mas o tempo em que viveram preparou o nosso.

 

 

Isto escrevi eu no texto de apresentação de Retrovisor um Álbum de Famíliajá que o desgosto de os meus pais não terem assistido ao fim da Guerra Fria só teve paralelo no alívio de não terem visto os atentados de Nova Iorque e Washington. 

 

 

Sobre a queda do Muro de Berlim sugiro a leitura do artigo "Seven Minutes that Shook the World" do jornalista Daniel Johnson aqui

 

 

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4.11.09

 

 

 

 Le corps d' Hector  

Jacques-Louis David, 1778

 

 

 

 

Le nihilisme a été, est et sera. Il persévère non point comme une fatalité ou un système, mais comme une permanente et polymorphe adversité, un chapelet d'ombres dont la modernité ne saurait se défaire, bien qu'elles menacent de l’engloutir. Face à l'ampleur des destructions possibles, dès son origine l'Occidental se donne le choix. Soit il se laisse fasciner et se précipite, à corps perdu, dans la fournaise. Soit il prend du recul, tels Priam et Achille, le vieux roi de Troie et le jeune héros grec, pleurant, chacun dans ses pensées, près du cadavre d'Hector. Le recueillement, qui conclut L’Iliade et lui confère une hauteur inégalée, impose son silence au fracas des armes comme aux cris des enthousiastes. Les Grecs nomment pudeur, aidos, la distance qu'ils savent prendre avec le sang qu'ils versent et la fureur qui les habite. Soljenitsyne plaide pour le «principe capital» de  l’autolimitation des États, des sociétés et des citoyens, seul frein susceptible de contrôler les fantastiques puissances de la modernité. L'écrivain russe retrouve sous un autre vocable l'exigeante pudeur grecque qui tente de dompter par la douceur et la pitié réciproques les tempêtes et les audaces de la trop humaine hybris. Il y a cependant une différence. À partir de quoi la pudeur prend-elle sa si nécessaire distance? À partir de Dieu, conseille Soljenitsyne, qui recommande aux contemporains de retrouver un «sentiment totalement perdu : l'humilité devant Lui». Homère est plus direct. C'est devant le bruit et les larmes, le sang et la fureur, que la pudeur opère son mouvement de recul, c'est de l'horreur dévisagée telle quelle qu' Achille, Priam et Homère lui-même se distancient.

 

Aujourd'hui, l'Européen «vit comme si Dieu n'existait pas», observe le pape Jean-Paul II. Et dans la patrie de Soljenitsyne, au-delà des simagrées des locataires du Kremlin, seuls 4% des habitants sont orthodoxes pratiquants. L'expérience phare n'est plus religieuse, elle est redevenue littéraire et artistique, comme elle le fut à l'origine homérique de l'Occident. Grâce à Flaubert et Dostoïevski, Tchekhov, Chalamov et  Soljenitsyne lui-même, il n'est nullement avéré que nous ayons perdu au change.

 

L' Européen vit sans Dieu, force est de constater qu' il vit bien. Mais il vit aussi comme si le mal n'existait pas et risque de finir mal.

 

André Glucksmann

in Dostoïevski à Manhattan  p. 243-244

© Éditions Robert Laffont,S.A., Paris 2002

 

 

 

 

 

 


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