31.8.14

 

 

  Simon Leys / Pierre Ryckmans

 

 

 

La Chine a connu ces dernières années de prodi­gieuses transformations. Elle est en passe de devenir une super-puissance — sinon la super-puissance. Dans ce cas, elle sera — chose inouïe — une super­puissance amnésique. Car, jusqu'à présent, sa miracu­leuse métamorphose s'effectue sans mettre en ques­tion l'absolu monopole que le Parti communiste continue à exercer sur le pouvoir politique, et sans toucher à l'image tutélaire du président Mao, sym­bole et clé-de-voûte du régime. Et le corollaire de ces deux impératifs est la nécessité de censurer la vérité historique de la République populaire depuis sa fon­dation : interdiction absolue de faire l'histoire du maoïsme en action - les purges sanglantes des années 1950, la gigantesque famine créée par Mao (dans un accès de délire idéologique) au début des années 1960, et enfin le monstrueux désastre humain de la «Révolution culturelle » (1966-1976). Treize ans après la mort du despote, le massacre de Tianan-men (4 juin 1989) est encore survenu comme un post-scriptum ajouté par les héritiers, pour marquer leur fidélité au testament laissé par l'ancêtre fonda­teur. Mais ces quarante années de tragédies histo­riques (1949-1989) ont été englouties dans un « trou de mémoire » orwellien: les Chinois qui ont 20 ans aujourd'hui ne disposent d'aucun accès à ces infor­mations-là — il leur est plus facile de découvrir l'his­toire moderne de l'Europe ou de l'Amérique que celle de leur propre pays.

 

Quelle sorte d'avenir peut-on bâtir sur l'ignorance obligatoire du passé récent? «Ce qui peut constituer le plus grand obstacle empêchant la Chine de devenir un pays moderne au meilleur sens du mot, c'est sa volonté de maquiller et de récrire l'Histoire, tout par­ticulièrement, l'histoire de la "Révolution cultu­relle" », remarquait tout récemment le journaliste Jonathan Mirsky, perspicace observateur de l'actua­lité chinoise.

 

Mais la métaphore la plus éloquente de la situa­tion présente est encore ce Coma de Pékin évoqué par Ma Jian: le protagoniste du roman (une création particulièrement puissante de la littérature chinoise contemporaine) est un jeune manifestant décerveié par une balle perdue de Tiananmen, qui flotte, para­lysé, muet, sourd et aveugle, dans un coma sans fin.

 

 

Simon Leys

in Le Studio de l'inutilité

[Relire l'histoire de la « Révolution culturelle », Intoduction à la réédition des Habits neufs du président Mao (Ivrea 2009)]

© Flammarion 2012

 

 

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