8.3.14

 

 Thérèse Delpech

 

 

Chaque époque a l'épidémie qu'elle mérite. Au temps de Freud, ce sont les maladies de l'âme qui font une entrée spectaculaire. Elles avaient certes une histoire aussi longue que celle de l'humanité, mais au moment où la psychanalyse voit le jour des bouleversements historiques inédits multi­plient les risques de déséquilibre psychique. Dès l'Antiquité, Thucydide et Euripide, évoquant respectivement la guerre du Péloponnèse et la guerre de Troie (1), décrivent les ravages qu'exer­cent sur la psyché les grandes transformations de l'histoire. Au XIXe siècle cependant, la tourmente a quelque chose d'incommensurable avec tout ce qui l'a précédée, car il s'agit d'une perte irrépa­rable du passé, décrite par Chateaubriand dans les Mémoires d'outre-tombe. Un abîme sépare désormais l'ancien monde et le nouveau. L'esprit, tourmenté par cet abîme, s'engage dans des aven­tures intérieures dont témoignent les portraits romantiques, avec leur regard sombre tourné vers le dedans. Ce qu'ils y voient, Freud pense l'avoir découvert près d'un siècle plus tard, au terme d'une odyssée personnelle aussi longue et péril­leuse que celle d'Ulysse, où il se retrouve non à Ithaque, l'île de l'heureux retour chez soi, mais à Thèbes, lieu de meurtre, de suicide et de culpabi­lité, où règne l'« inquiétante étrangeté » décrite par le romantisme allemand. Que s'est-il donc produit ?

 

Le rapport que l'époque entretient avec le passé fournit précisément une réponse. Au XIXe siècle, celui-ci subit de tels coups de boutoirs - poli­tiques, familiaux, religieux - qu'il explose littéra­lement, faisant voler en éclats tous les repères de la tradition. Balzac dira que l'on se trouve désormais au milieu des débris d'une grande tempête. Rien n'avait préparé le psychisme à de tels bouleversements, car la conjonction de la tabula rasa de la Révolution, de la remise en cause de l'autorité du pater familias, et de l'apparition d'un monde laïcisé n'avait pas de précédent. Les névroses que traite Freud sont souvent l'expres­sion du vertige qui en résulte : l'intériorité est comme perdue dans un labyrinthe (2). L'inventeur de la psychanalyse n'aurait donc pas imposé à l'humanité sa névrose personnelle, comme le prétendent ses détracteurs. Il n'aurait pas davantage fourni une explication universelle du psychisme humain avec le thème du parricide, comme le voudraient ses fidèles. En créant une nouvelle science de l'âme il aurait simplement exprimé la tragédie intime de son temps.

 

Thérèse Delpech

in L'Homme Sans Passé, Freud et la Tragédie Historique

(Prologue - La Grande Rupture)

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2011

 

 

 

1. Raymond Aron a souligné les analogies entre les bouleversements introduits par les grandes guerres euro­péennes et ceux de la guerre du Péloponnèse.

 

2. Voir le thème du labyrinthe chez Chamisso, où le diable joue le rôle du guide.

 

 

 

 

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