6.4.14

 

 

 Jean Guitton

 

 

Cher Gyp,

 

As-tu une âme, mon petit chien?

 

J'ai séjourné, il y a bien longtemps, à Hickleton chez un grand seigneur anglais, Lord Hali­fax, que tu connais bien. Lord Halifax ne pou­vait se séparer de toi, son petit chien, qu' il avait appelé Gyp.

Gyp, je m'en souviens, tu prenais à cinq heures le thé avec lui. Tu étais de sa famille, comme l'est un frère. Mais ce qui m'a le plus surpris, c'est que lorsque tu es mort, ton maître t'a fait faire un petit cercueil et il t'a enterré près de l'église.

 

Un jour, je lui dis que sa conduite avec toi m'étonnait beaucoup : il te traitait comme si tu avais eu une âme, et donc une immortalité, Alors, le vieux lord me regarda en même temps qu'il te regarda. Il me dit : «Peut-être Gyp n'a-t-il pas d'âme (soul), mais Gyp a certainement un avenir (future). Car il a pour moi des mouve­ments d'amour — ici, ayant compris, tu aboyas — et tout mouvement d'amour est néces­sairement éternel, comme la beauté.»

 

Cette tendresse avait rapproché Maurice Genevoix de tes congénères, et de tous les ani­maux, en particulier des écureuils, qu'il affec­tionnait. Il disait que l'animal n'est pas une bête. Il est bien plus : l'animal, pour Genevoix, était un «préhomme ensoleillé».

 

Je crois à la souffrance des animaux. Il me suffit d'entendre la plainte des bêtes pour savoir qu'elles souffrent. Je ne suis pas comme Des­cartes qui, lorsqu'il donnait un coup de pied à un chien, le faisait sans aucune pitié, parce que le chien était pour lui une mécanique.

Saint Paul disait que les animaux gémissent avec la création tout entière.

 

Mais je crois à la souffrance des animaux d'un point de vue religieux. Car le Christ sur la croix était semblable à un agneau blessé. Selon saint Jean, le Christ est mort au moment même où l'on immolait les agneaux pour célébrer la pâque juive. Par son oblation, Jésus mettait fin aux autres sacrifices : il est devenu le seul Agneau.

Et de ce point de vue, je pense que l'animal qui souffre est associé d'une manière très lointaine à la Passion.

 

Et c'est pour toi, Gyp, que je me récite le quatrain de Gérard de Nerval:

 

 

Respecte dans la bête un esprit agissant:

Chaque fleur est une âme à la nature éclose.

Un mystère d'amour dans le métal repose,

Tout est sensible! Et tout sur ton être est puissant

 

 

 

Jean Guitton

in Lettres Ouvertes

© Éditions Payot & Rivages, 1993

 

 

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