20.3.12

 

 

 
 
 

 

 

 

 

Voici quel est l'unique privilège des poètes: jusqu'à leur mort ils peuvent être amoureux. Il est vrai que je ne leur en connais pas d'autre. La plupart des gens ont leurs périodes dans la vie en dehors desquelles il ne leur est pas permis de connaître de pas­sion. Les philosophes prétendirent à la même faveur, mais elle ne leur fut pas concédée par la reine Opinion, qui est souveraine absolue et juge suprême contre qui personne ne peut faire appel ni porter plainte.

 

Anacréon chanta ses amours alors qu'il avait des cheveux blancs, et personne ne s'en étonna. Aristote devait avoir la barbe grisonnante quand il eut sa dernière aventure car aujourd'hui encore on lui en fait grief.

 

Or, philosophe, je ne le suis certes pas, je l'ai déjà dit: quant à être poète, j'y ai quelques prétentions, et, à vrai dire, j'ai connu des accès assez aigus de cette maladie, et je pourrais bien m'en prévaloir pour me faire pardonner certaines fragilités du cœur... Pourtant il n'en est pas question, je ne veux pas présenter d'excuses comme si j'étais coupable, mais me défendre comme ayant la raison et le bon droit pour moi.

 

Je suis d'accord avec mon ami Yorick, le très sensé bouffon du roi de Danemark, celui qui ressuscita par la suite chez Sterne sous une si élégante plume; je suis tout à fait d'accord avec lui. — Toute ma vie — dit-il — j'ai été amoureux soit de cette prin­cesse soit d'une autre, et il en sera ainsi, je l'espère, jusqu'à ma mort, fermement persuadé que, si un jour je commets une action vile, mesquine, cela ne se fera qu'entre deux passions; dans ces intervalles je sens mon cœur se fermer, mes sentiments se refroi­dissent, je ne trouve pas deux sous à donner à un pauvre... C'est pourquoi j'évite de toutes mes forces d'être dans un état pareil; et dès que je m'enflamme à nouveau je redeviens la générosité et la bienveillance mêmes.

 

Yorick a raison, il avait bien plus de raison et de bon sens que son auguste maître, le roi du Danemark. Pour peu que se généralise le principe, il est à tout jamais et en toute chose indis­cutable, et ne saurait supporter la moindre exception. Le cœur humain est comme l'estomac humain, il ne saurait rester vide, il a toujours besoin d'aliments: sain et généreux, seules les affec­tions peuvent lui en procurer; la haine, l'envie et toute autre mauvaise passion sont des stimulants qui ne font qu'irriter et ne sustentent pas. Si la raison et la morale nous recommandent d'éviter les passions, si les chimères philosophiques, ou d'autres, nous les interdisent, quel aliment donnerez-vous au cœur, que devra-t-il faire? Se nourrir de sa propre substance, se consu­mer... La vie s'altère, la dissolution morale de l'existence s'accé­lère, la santé de l'âme est impossible.

 

Celui qui peut vivre ainsi vit pour faire le mal ou pour ne rien faire.

 

Or, celui qui n'aime pas, qui n'aime pas passionnément, son enfant s'il en a un, sa mère si elle est encore en vie, ou la femme qu'il préfère à toute autre, cet homme-là est celui que j'ai dit, et Dieu me préserve de le rencontrer.

 

Et surtout qu'il n'écrive pas: il doit être terriblement ennuyeux.

 

 

 

 

Almeida Garrett

in Voyages dans mon pays (Chapitre XI, p. 67-68)

Traduit du Portugais par Michelle Giudicelli

© La Boite à Documents/Éditions UNESCO 1997

 

 

 

 

link do postPor VF, às 21:42  comentar

pesquisar neste blog
 
mais sobre mim
Translator
sitemeter
contador sapo