14.2.12

 

 

C'est à Londres, en 1822, que fut écrite, d'un seul jet et à la suite, la plus longue partie de ce qui sera plus tard les Mémoires d'outre-tombe. Le voyage en Amérique, le retour en France, le mariage, le passage à Paris, l'émigration, la guerre dans l'armée des princes, le séjour en Angleterre et les sept années terribles de 1793 à 1800, avec l'intermède lumineux et tragique de Charlotte à Bungay, furent rédigés sous les ors du somptueux hôtel de Portland Place qui faisait un contraste romanesque et enchanteur avec les récits des temps obscurs.


Peut-être est-il temps de dire ici, avec les mots les plus simples, que les Mémoires d'outre-tombe constituent un des cinq ou six monuments majeurs de la littérature française. Si notre langue est ce qu'elle est, les Mémoires d'outre-tombe y sont pour quelque chose.  Ils  se  situent quelque part,  en beaucoup plus amusant, entre l'Iliade et l'Odyssée, la Divine Comédie, Don Quichotte de la Manche, le Paradis perdu, les Souffrances du jeune Werther et Guerre et Paix de Tolstoï. Dans la prodigieuse lignée qui va de la Chanson de Roland, des quatre grands chroniqueurs, de Rabelais et Montaigne jusqu'à Hugo, Balzac et Proust, en passant par Saint-Simon et Jean-Jacques Rousseau, Chateaubriand tient sa place d'abord parce qu'il a écrit les Mémoires d'outre-tombe. Rien de ce qui est raconté dans ces pages sur ses amours infidèles n'aurait le moindre intérêt si tous ces visages de femmes n'étaient, à la fois, dissimulés et révélés par les Mémoires d'outre-tombe.


On aurait tort de s'imaginer que la vie des grands hommes offre quelque modèle que ce soit à ceux qui les admirent. Il ne suffit pas de boire comme Verlaine, de faire la révolution comme Malraux, d'être homosexuel comme Proust,  ou couvert de femmes, monarchiste et chrétien comme René de Chateaubriand pour avoir du génie. Il faut d'abord avoir du génie; ensuite, on se débrouille comme on peut avec une vie quotidienne dont rien ne demeure négligeable à partir du moment où tout y est soutenu par le talent et la passion. Alors, le moindre détail se révèle incomparable; le moindre secret, irrésistible. C'est quand il y a quelque chose au-dessus de la vie que la vie devient belle.

 

 

Jean D'Ormesson

in Mon Dernier Rêve Sera pour Vous.

Une biographie sentimentale de Chateaubriand

© 1982, Éditions Jean Claude-Lattès

 

 

 

 

 

 

 

 

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