21.9.11

 

 

Nul n'ignore, depuis Platon, Aristote et saint Augustin, combien la tâche est rude de faire le mal pour le mal. Une troupe de brigands s'invente des règles. Les lois de la mafia passent pour rigoureuses. L'homme qui se goinfre et se vautre poursuit ce qu'il estime le meilleur. De même celui qui torture et qui tue. L'amour du bien est le ressort de toutes les actions, y compris les plus viles.


Pourtant, l'hommage que rend sans cesse le vice à la vertu n'a rien qui rassure. Toutes les abominations de notre siècle ont été perpétrées pour la bonne cause, universalité de la classe, pureté de la race, service du bon Dieu... Les bonnes causes, remarque Soljénitsyne, fonctionnent en multiplicateurs du crime. Elles transforment l'activité artisanale d'un Landru en l'entreprise millionnaire et funèbre d'un Pol Pot. Athalie massacre par souci du Bien de l'État. Joad par respect de Dieu. Idéaux et idéologies aveuglent comme un «bandeau fatal». D'édifiantes prosopopées animent le crime de l'intérieur, ou de l'extérieur le dissimulent.


«Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir », écrit Pascal. Les classiques n'auraient jamais eu l'impudence d'annoncer la « fin des idéologies ». Une de perdue, dix de retrouvées.


Si la notion de classe ne rassemble plus, le phantasme de l’ethnie fait florès, la communauté des fidèles un tabac. Quand la science ne soutient plus les fariboles de lutte finale, la religion prend le relais. Les idéologies — le Grand Siècle les nommait imagination ou opinion — valent moins pour ce qu'elles racontent que par ce qu'elles interdisent d'appréhender. Leur force persuasive est soumise à variation, molle ou dure, universelle ou locale, mais tant qu'elles accomplissent leur travail de bouche-vue elles répondent à la demande.


De nos jours, les postmodernes concluent abusivement de l’effondrement du système soviétique à la mort absolue du marxisme. Ils se plantent définitivement quand ils extrapolent la fin des « grands récits ». Les miliciens serbes chantaient la bataille du champ des Merles (1389) en liquidant les civils croates de Vukovar (1991) et les Bosniaques de Srebrenica (1995). Les tueurs du Front islamique du salut égorgent les collégiennes et les chanteurs de raï tout en se disputant le titre de calife, d'émir et les traditions qui collent à ces vocables. Il ne faut jamais sous-estimer l'inépuisable plaisir des contes à massacrer debout et à jouir en rampant.


En matière d'idéologie, la fonction-récit reste subordonnée à la fonction-bandeau. Les nostalgies fallacieuses, l’avenir radieux, les lendemains qui chantent ou les cieux bienheureux sont livrés en prime. L'important est de ne pas prêter attention à la boue qui cerne et au sang que l'on verse.

 

André Glucksmann

in Le Bien et le Mal, Lettres immorales d’Allemagne et de France

[Lettre V , Pile dans le Noir! : Racine offusque les jolis coeurs — Paris oublie bergers et bergères entre 1660 et 1685 - Le Monde est un théatre— Les fils d'Oedipe font l'actualité—Il faut redevir classique]

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1997.

 


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