5.9.11

 

 

Mais tout vivant basculant dans l’inconnu de la mort ne devient-il pas un enfant ? Non pas qu'il le devienne, la mort n'est pas un retour à un état antérieur, mais, comme le nouveau-né passe d'un monde clos à un espace immensément ouvert, le nouveau-mort passe d'un monde limité, aussi vaste et intense soit-il, à un infini ; il y a expulsion hors d'une intimité vers un inconnu radical. Et l'un et l'autre sont hors langage, infans, privés de parole.

Le nouveau-né, encore si démuni, on peut le prendre dans ses bras, on le lave, le nourrit, on le berce, on lui parle doucement, on le caresse; on l’accueille en notre monde qui d'emblée se fait sien, on reçoit un nouveau vivant parmi nous, les vivants de tous âges. Il est notre contemporain, minuscule et porteur de mille possibles. Il est une promesse, une histoire inédite qui surgit, dont on ignore encore tout et qui d'entrée de jeu éveille notre intérêt, et engage aussi notre responsabilité.

Le nouveau-mort, lui, se trouve d'un coup et absolument démuni. Sitôt inhumé ou incinéré, son corps nous échappe à jamais. Et le lien de contemporanéité se brise irrévocablement. Son histoire est parachevée, plus une virgule, plus un iota ne pourront y être ajoutés ou retranchés. Un vivant s'en va, et on ne sait pas où.

Nulle part, quelque part ? Va-t-il se dissoudre dans le néant ou s'aventure-t-il en un ailleurs insoupçonné ? Est-il voué à revenir sur cette terre au terme d'un jugement karmique ? Certains ont un avis tranché sur ces questions, les athées et les croyants déclarés, et parmi ces derniers, la représentation de l’Ailleurs où vont les défunts varie selon la religion où leur foi s'enracine. Beaucoup ont un avis flottant et une imagination fantasque - qui n'en est pas moins bien piètre souvent, et finalement fort peu imaginative.

 

Plus de présence physique, plus de paroles, plus de partage, et une mise à l’arrêt du savoir. Comment le souci pour les nouveau-morts peut-il dans ces conditions se traduire en actes, se manifester en soins à leur intention ?

 

 

Sylvie Germain

in Le monde sans vous  p.125-126

© Éditions Albin Michel, 2011

 

 

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