6.8.11


Encore aujourd'hui, toute une vie plus tard, il suffit d'un instant de rêverie éveillée, n'importe où, n'importe quand, ou d'un instant de distraction délibérée afin de m'évader d'une conversation oiseuse, d'un récit mal fagoté, d'un spectacle médiocre, pour que brusquement, sans rapport apparent avec les préoccupations ou les désirs circonstanciels, se déploie dans ma mémoire un envol d'éclatante blancheur d'images au ralenti. Ailes de mouette, à l'aube, derrière les baies vitrées d'une chambre d'hôtel, en Bretagne ? Focs des voiliers sous la lumière d'étain de la baie de Formentor ? Brouillards laiteux, effilochés par les vents tournoyant dans le détroit d'Eggemogging ?


Il m'arrive de ne pas identifier ces images. Je reste alors au seuil de leur lisibilité, remué par une émotion indéfinissable : quelque chose de fort et de vrai demeure caché, m'échappe et se dérobe. Quelque chose se défait, sitôt surgi, comme un désir inassouvi. Mais il arrive aussi qu'elles se précisent, qu'elles cessent d'être floues, de me flouer.


Je reconnais le long couloir de l'appartement de la rue Alfonso-XI, à Madrid, résonnant du bruit de nos courses, des portes ouvertes à la volée. Je reconnais dans la pénombre d'un soir de la fin de l'été les meubles précieux recouverts de housses blanches. Et c'est alors que réapparaissent, liés au souvenir enfantin, étrangement gouvernés par lui, tous les autres : un envol de pigeons, place de la Cybèle ; les mouettes de Bretagne ; les voiles de Formentor ; les brouillards de Little Deer Isle. Et le souvenir d'Odile, voltigeant à travers un salon parisien, arrachant joyeusement les linceuls éclatants des fauteuils et des canapés, les transformant en oriflammes du plaisir annoncé, tout en chantant à tue-tête l'air du toréador de Bizet.


Au « Petit Schubert », boulevard du Montparnasse, quelques jours après mon arrivée à Paris, j'avais eu Odile M. dans mes bras. Je me suis demandé si quelqu'un n'allait pas subitement surgir pour me l'enlever. À Eisenach, dans le vieil hôtel où les Américains avaient installé un centre de rapatriement, l'officier français des commandos m'avait enlevé Martine. Mais au « Petit Schubert » le temps a passé, il ne se passait rien. Rien d'autre que la lumière allumée dans les yeux d'Odile, la présence accrue de son corps. Elle était toujours dans mes bras. Elle ne semblait appartenir à personne. Personne ne semblait avoir sur cette jeune femme droit de préemption ou de cuissage. Elle allait être à moi.


Les jours ont passé, les semaines: elle était à moi. Mais sans doute faut-il renverser ce rapport d'appartenance. C'est moi qui lui appartenais, plutôt, puisqu'elle était la vie et que je voulais appartenir à la vie, pleinement. Elle a réinventé pour moi, avec moi, les gestes de la vie. Elle a réinventé mon corps, un usage de mon corps, du moins, qui n'était plus strictement celui d'une économie de survivance, qui était celui du don, du gaspillage amoureux.


Pourtant, malgré elle, malgré moi, malgré l'exubérance de cet été du retour, la mémoire de la mort, son ombre sournoise, me rattrapait parfois. Au milieu de la nuit, de préférence.

 

Jorge Semprún

in  L’Écriture ou la Vie    p.200-201

© Éditions Gallimard 1994

 

Para Isabel Feijó (4 Janeiro 1959 - 5 de Agosto 2011) 

 


link do postPor VF, às 16:08  comentar

De luisa feijó a 9 de Agosto de 2011 às 20:08
Minha linda vera
Jorge Semprun e Isabel ... para mim não podia ser melhor escolha.
Beijo
luisa

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