22.4.11

 

 

«Je vous appelle amis»: cette sublime amitié passe par le creuset de l’angoisse, comme le Christ lui-même s'y est soumis à Gethsémani. « II commença à ressentir tristesse et angoisse. Alors il leur dit: "Mon âme est triste à en mourir, demeurez ici et veillez avec moi." Etant allé un peu plus loin, il tomba face contre terre en faisant cette prière: "Mon Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux." Il vient vers ses disciples et les trouve en train de dormir » (Mt 26,38-40). « Entré en agonie, il priait de façon plus instante, et sa sueur devint de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre » (Lc 22,44).


C'est ce «je» là, follement désapproprié de lui-même et en même temps intensément présent à l’heure, tant redoutée, vers laquelle toute sa vie a tendu, qui parle d'amitié. Un «je» dépouillé à l'extrême pour mieux assumer la mission dont il a accepté la charge. Un «je» qui pense et veut en dehors de lui-même, aux confins de lui-même, au plus profond de soi.


Un «je» absolument incarné, fait de chair et de nerfs et de sang, et dont tout le corps se révulse à l’approche du supplice, s'épouvante et se révolte devant la mort. Un «je» fou d'amour pour les siens, pour son Père, pour la vie, mais qui ne se dérobe pas à la mort.

 

«Je vous appelle amis»: une telle amitié ne s'accommode ni de puérilité et de sentimentalité, ni de crainte servile et d'habile prudence; elle les rejette, elle vomit toute tiédeur, comme l'a puissamment exprimé Péguy : «Si on n'était pas abruti, mon enfant, si vous n'étiez pas abrutis, ankylosés par des générations entières de catéchisme, d'habitude catéchistique, mon enfant, qui ne serait saisi, qui ne serait épouvanté de ces lignes [du récit du Mont des Oliviers], de ces lignes atroces, de ces paroles effrayantes, de cette effrayante prière. [...] Si nous prenions les textes sacrés comme il faut prendre tous les grands textes, et comme nous ne les prenons pas, si nous prenions les textes sacrés comme il faut prendre (aussi) les textes classiques, dans leur plein, dans leur large, dans toute leur crudité, dans tout ce qu'ils ont saisi, dans tout ce qu'ils rapportent de la réalité même, si nous ne laissions pas, si nous n'admettions pas qu'il y ait entre eux et nous l'interception de l'habitude, nous serions, mon ami, nous serions épouvantés de ce texte.»(1)


L'appellation ici en jeu n'est pas qu'une dénomination, elle est aussi une convocation, un appel, une apostrophe. Le maître se tient à hauteur de ses disciples dont il vient de laver les pieds ; Dieu se tient à hauteur d'homme pour lequel il va se livrer. « C'était un homme qui parlait à des hommes,  martèle Péguy. Ce n'était point un enseignement, ex cathedra. Ce n'était point même un enseignement de Dieu de la chaire du ciel. C'était une communion, une révélation d'homme à homme, d'un pauvre être à un pauvre être. » (2)


Et il appelle l'homme - son ami, son frère, son fils, son héritier - à se hisser à cette hauteur nouvelle, mouvante, si fragile ; à s'y agenouiller, en fait, puisque cette hauteur s'inverse et s'évase en abîme. Etrange hauteur qui s'effondre sous le poids de l'angoisse, jusqu'à tomber « face contre terre », et qui, dans sa détresse, en appelle à la présence, au réconfort de ses amis. Mais ils dorment, épuisés. Ils ne sont pas encore prêts à assumer «dans son plein, dans son large, dans toute sa crudité» la vocation d'amis qui vient de leur être donnée.

 

 

Sylvie Germain

in  Quatre actes de présence   p.96-98

© Desclée de Brouwer, 2011

 

Notas:

1. C. Péguy, Gethsémani, Desclée de Brouwer, 1995, p.34-35 et 57-58, coll. «Les Carnets».

2 :Ibid.,p.47

 

 

 

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