18.4.11

 

Foto: Gustave Le Gray (França,1856) 

aqui

 

 

Au lever du soleil, dans un autre cimetière, celui du Montparnasse à Paris, un curieux paroissien parcourait jadis les allées désertes, c'était un Suédois qui avait répudié le théâtre pour les sciences surnaturelles. A l'imitation des prospecteurs d'or du Tanganyka, il s'était mis à chasser les âmes. Il prétendait capter le fluide des corps dématérialisés dont les émanations purement chimiques devaient sans nul doute être rejetées à l'aube par les fleurs des couronnes, par les tilleuls et les cyprès. On aurait pu le voir qui brandissait une fiole d'acétate de plomb liquide, en train de courir parmi les chapelles et les tombeaux vers la fin de l'avant-dernier siècle (1).

L'étranger ne rapportera dans son pays aucune preuve, aucun trophée. Il consacrera le plus clair de son temps à photographier ensuite la forme des nuages, à la façon de ceux qui utilisaient la photographie en guise d'instrument de divination pour capturer l'invisible.

Des médecins, physiologistes et neurologues, voulurent enregistrer avec l'apparence des humains l'aura de leurs passions et de leurs pulsions. L'un d'entre eux qui pensait que l'on pourrait, scientifiquement, réveiller les morts, avait bien conçu, et tout aussi sérieusement, l’«optogramme». C'était l'instrument irrécusable, estimait-il vers la même époque, pour confondre les criminels. En analysant de très près la photographie de la rétine des victimes de mort violente, ne devait-on pas parvenir à restituer la dernière image qui s'y était imprimée, l'instant fatal ?

Des écrivains très sérieux, des auteurs de romans policiers, des poètes imaginèrent sans s'être concertés que l'on pourrait stocker les ondes du passé, les ondes sonores comme les ondes visuelles. Grâce à ces ondes, on effectuerait des prélèvements de durée, on conserverait des reliques de présent.  Bientôt viendrait le temps où l'on allait pouvoir assister, par-delà les âges, aux nuits de  la Terreur  ou à la destruction de Pompéi le 24 août 79.

S'il est vrai que les grands événements restent imprimés, déposés dans l'espace, cela ne doit-il pas l'être d'avantage pour les êtres humains dont, en principe, la durée de vie est bien plus longue? Si leurs traces subsistent, c'est simplement parce qu'elles s'impressionnent plus fortement, plus profondément dans la matière invisible. Les corps amoureux n'émettent-ils pas une chaleur, un rayonnement qui les attirent et les attachent? Pourquoi ces rayons ne subsisteraient-ils pas?

 

 

Jérôme Prieur

in  Rendez-vous dans une autre vie  (La boutique de fantômes) p. 106,107

© Éditions du Seuil, mars 2010 aqui


 

 

Nota : August Strindberg, Inferno, Mercure de France, 1966, p.74 sq.

 

  

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