3.3.11

 

 

 

D. Day

Foto de Robert Capa

 

 

 

Merci aux Américains, aux Anglais, aux Canadiens, aux Australiens, aux Polonais qui m'ont sauvé un reste de famille, merci à ceux qui permirent aux Français d'aujourd'hui de n'être pas contraints à penser nazi ou stalinien, merci à ceux qui brisèrent le mur de l’Atlantique et nous aidèrent jusqu'à la chute du mur de Berlin. Sans D. Day, pas de nouvelle Europe à 6, à 15, à 25 et plus. Je suis encore, privilège de l’âge, habité par la joie cosmique, extatique, qui éclatait au-dessus de ma tête d'enfant, lorsque les grandes personnes prononçaient le mot «libération».

 

II fallut attendre le milieu des années 70 pour qu'un président de la République fédérale reconnaisse clairement et distinctement que l’Allemagne, à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale, ne fut pas «envahie», mais «libérée». C'est pour que la différence entre les deux mots affiche son évidence décisive que mes proches et mes lointains, à Lyon, à Omaha beach, à Stalingrad sont morts. On parle à tort et à travers, par les temps qui courent, de «légitimité internationale». La seule, la vraie fût inaugurée sur les plages normandes. Si l’ONU, malgré son côté capharnaüm, ne ressemble pas tout à fait à la triste SDN, c'est que ses fondateurs à San Francisco avaient juré que le Japon et l’Allemagne ne seraient ni conquis ni colonisés, mais purement et simplement libérés du fascisme. D'où deux principes qui, étayant silencieusement la Charte des Nations Unies, surdéterminent ses inévitables ambiguïtés et contradictions : 1/le droit des peuples à être libérés, 2/ l'autolimitation du droit du vainqueur, interdit de conquête mais introducteur de démocratie.

 

Le droit des peuples à être libéré d'un despotisme extrême - droit au D. Day - prime sur le respect ordinaire des frontières et le principe séculaire de souveraineté. Eu égard à la Déclaration universelle des droits de l'homme, expérience des totalitarismes aidant, le très essentiel droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ne doit ni garantir ni impliquer le droit des gouvernants à disposer de leurs peuples. Le débarquement en Normandie fonde les interventions récentes au Kosovo, en Afghanistan et en Irak, même sans couverture du Conseil de Sécurité. Pour une raison décisive : la légitimité inaugurale qui présida à la constitution de l'ONU l'emporte en autorité sur la jurisprudence ordinaire des institutions issues de cette légitimité fondatrice. […]

 

Les Etats-Unis peuvent-ils encore se réclamer du droit d'ingérence baptisé dans le sang versé pour libérer l'Europe? Oui. Malgré les ignominies récentes commises dans les prisons irakiennes? Oui. Car dans le pire comme pour le meilleur, les Etats-Unis demeurent une démocratie. Et même la plus exemplaire des démocraties, la seule à ma connaissance qui n'ait pas censuré, en pleine guerre, la publication des crimes commis par ses soldats. La seule où la presse et la télévision dévoilent en quelques semaines l'ampleur des exactions et scrutent librement les tenants et les aboutissants du crime accompli. La seule où les commissions d'enquête parlementaire citent à comparaître un président, des ministres, des généraux, les chefs des services secrets en les interrogeant sans ménagement ni restriction.

 

 

André Glucksmann

in Le Discours de la Haine pp. 128-129

© Editions Plon, 2004

 

link do postPor VF, às 18:17  comentar

De helena cardoso a 3 de Março de 2011 às 19:37
texto muito bom + impressionante foto do Capa

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