21.9.10

 

J'essaie de vous parler d'un gouffre de tristesse, douleur incommunicable qui nous absorbe parfois, et souvent durablement, jusqu'à nous faire perdre le goût de toute parole, de tout acte, le goût même de la vie. Ce désespoir n'est pas un dégoût qui supposerait que je sois capable de désir et de création, négatifs certes, mais existants. Dans la dépression, si mon existence est prête à basculer, son non-sens n'est pas tragique: il m'apparaît évident, éclatant et inéluctable.

D’où vient ce soleil noir ? De quelle galaxie insensée ses rayons invisibles et pesants me clouent-ils au sol, au lit, au mutisme, au renoncement?

La blessure que je viens de subir, tel échec sentimental ou professionnel, telle peine ou tel deuil qui affectent mes relations avec mes proches sont souvent le déclic, facilement repérable, de mon désespoir. Une trahison, une maladie fatale, tel accident ou handicap qui m'arrachent brusquement à cette catégorie qui me semblait normale des gens normaux ou qui s'abattent avec le même effet radical sur un être cher, ou encore... que sais je... ? La liste est infinie des malheurs qui nous accablent tous les jours... Tout ceci me donne brusquement une autre vie. Une vie invivable, chargée de peines quotidiennes, de larmes avalées ou versées, de désespoir sans partage, parfois brûlant, parfois incolore et vide. Une existence dévitalisée, en somme, qui, quoique parfois exaltée par l'effort que je fais pour la continuer, est prête à basculer à chaque instant dans la mort. Mort vengeance ou mort délivrance, elle est désormais le seuil interne de mon accablement, le sens impossible de cette vie dont le fardeau me paraît à chaque instant intenable, hormis les moments où je me mobilise pour faire face au désastre. Je vis une mort vivante, chair coupée, saignante, cadavérisée, rythme ralenti ou suspendu, temps effacé ou boursouflé, résorbé dans la peine…Absente du sens des autres, étrangère, accidentelle au bonheur naïf, je tiens de ma déprime une lucidité suprême, métaphysique. Aux frontières de la vie et de la mort, j'ai parfois le sentiment orgueilleux d'être le témoin du non-sens de l'Être, de révéler l'absurdité des liens et des êtres.

[…]

Cependant, la puissance des événements qui suscitent ma dépression est souvent disproportionnée par rapport au désastre qui, brusquement, me submerge. Plus encore, le désenchantement, fût-il cruel, que je subis ici et maintenant semble entrer en résonance, à l'examen, avec des traumas anciens dont je m'aperçois que je n'ai jamais su faire le deuil. Je peux trouver ainsi des antécédents de mon effondrement actuel dans une perte, une mort ou un deuil, de quelqu'un ou de quelque chose, que j'ai jadis aimés. La disparition de cet être indispensable continue de me priver de la part la plus valable de moi-même: je la vis comme une blessure ou une privation, pour découvrir, toutefois, que ma peine n’est que l’ajournement de la haine ou du désir d'emprise que je nourris pour celui ou pour celle qui m'ont trahie ou abandonnée. Ma dépression me signale que je ne sais pas perdre: peut-être n’ai je pas su trouver une contrepartie valable à la perte ?

 

 


Cette tristesse inconsolable cache souvent une véritable prédisposition au désespoir. Elle est peut être en partie biologique: la trop grande rapidité ou le trop grand ralentissement de la circulation des flux nerveux dépendent incontestablement de certaines substances chimiques diversement possédées par les individus.


 

 

Julia Kristeva

in Soleil Noir - Dépression et mélancolie pp.13-14 e 45

© Éditions Gallimard, 1987

 

 

 

 

 

 

 

 

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