3.7.10

 

 

 

 

 

 

 

 

Au moment ou éclate la Seconde Guerre mondiale, le colonialisme est à son apogée. Pourtant le déroulement de cette guerre, son impact symbolique sur la réalité amorcent la déroute et la fin du système colonial.

 

Comment et pourquoi cela s'est-il passé ainsi ? Une brève incursion dans les méandres obscurs d'une pensée raisonnant en catégories raciales explique bien de choses. En effet, le thème central, l'essence, la racine des relations entre les Européens et les Africains, la forme principale que ces rapports prennent à l'époque coloniale, c'est la différence de race, de couleur de peau. Toute relation, tout échange, tout conflit peut être traduit en termes « Blanc-Noir », le Blanc étant, bien sur, supérieur au Noir, meilleur, plus fort que lui. Le Blanc est un monsieur, un maître, un sahib, un bwana kubwa, un seigneur incontesté et un souverain […]

 

Or voilà que soudain les Africains, qui ont été enrôlés dans les armées britannique et française, voient que dans cette guerre à laquelle ils participent en Europe, le Blanc frappe le Blanc, que les Blancs se tirent dessus et se détruisent leurs villes mutuellement. C'est la révélation, la stupéfaction, le choc. Les soldats africains dans l'armée française voient que leur puissance coloniale, la France, est vaincue et battue. Les soldats africains dans l'armée britannique voient que la capitale de l'empire, Londres, est bombardée, ils voient que les Blancs sont pris de panique, que les Blancs fuient, supplient, pleurent. Ils  voient des Blancs déguenillés, affamés, mendiant du pain. Et au fur et à mesure qu'ils progressent vers l'est de l'Europe et qu'ils combattent, aux côtés de Blancs anglais, des Blancs allemands, ils tombent çà et là sur des colonnes de Blancs vêtus d'uniformes rayés, des hommes-squelettes, des hommes-lambeaux.

 

Le choc que subit l'Africain lorsque les images de la guerre des Blancs lui défilent sous les yeux est d'autant plus fort que les habitants de l'Afrique — à de rares exceptions près, et dans le cas du Congo belge sans exception aucune — n'étaient pas autorisés à aller en Europe ni même à sortir du continent. L'Africain ne pouvait juger de la vie des Blancs que d'après les conditions luxueuses dont ces derniers jouissaient dans les colonies.

 

Dernier point: au milieu du XXe siècle, I'habitant de I'Afrique n'est informé que par ce que lui raconte son voisin, le chef de son village ou l'administrateur colonial. Par conséquent, il ne connait du monde que ce qu'il voit dans son environnement proche ou entend lors de conversations le soir au coin du feu.

 

Nous allons bientôt retrouver tous ces combattants africains de la Seconde Guerre mondiale, de retour au pays, dans les rangs de divers mouvements et partis luttant pour l'indépendance. Ces organisations poussent comme des champignons après la pluie. Elles ont diverses orientations, poursuivent des objectifs différents.

 

 

Ryszard Kapuscinski

in Ébène Aventures africaines pp. 32-33

traduit du polonais par Véronique Patte

© Ryszard Kapuscinski,1998/Librairie Plon 2000

 

 

Imagem de soldado africano na Segunda Guerra Mundial:  aqui

 

 

 

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