24.3.10

 

Envers et contre tout, l'amoureux affirme sa passion comme valeur. Il la combat dans les moments de désespoir, prend régulièrement la virile décision de se ressaisir, s'énonce à lui-même, avec une rigueur implacable, toutes les raisons qu'il aurait de ne pas aimer, mais une voix intérieure  «dure un peu plus longtemps», et, comme écrit Barthes, «oppose à tout ce qui ne va pas dans l'amour l'affirmation de ce qui vaut en lui (1)». Ce qui vaut, ce sont précisément les périodes de faiblesse, les accès de timidité, le sentiment d'impuissance, bref les défaites mêmes de la vie amoureuse, méprisables au regard de l'idée martiale que le moi se fait de lui-même, mais qui signalent la présence d'autrui. Il faut perdre l'initiative pour avoir la révélation de l'Autre. Perdre l'initiative, c'est-à-dire ne plus pouvoir ni expulser ni inclure, ni maintenir l'être aimé à distance ni l'assimiler à ce qu'on sait de lui. Aimer, c'est entrer en relation avec un visage qui n'est pas plus dehors que dedans, qui ne se laisse pas davantage oublier qu'il ne se laisse enclore. On ne peut pas fermer sa porte à la personne qu'on aime, on ne peut pas non plus la refermer sur elle.

Double défaillance dont l'amoureux rend grâce à la passion, comme si dans la stupeur et l'hospitalité, il échappait à la bêtise d'une existence souveraine. La bêtise, c'est-à-dire le fait de n'être jamais bête et de retomber constamment sur ses pieds, la promptitude à intégrer tout visage nouveau dans le répertoire des significations éprouvées et des idées reçues. Non pas défaut d'esprit, mais présence ininterrompue de l'esprit à lui-même, sérénité contre laquelle rien ni personne ne saurait prévaloir. Les hommes parlent, la caravane passe : la bêtise se reconnaît à ce calme cheminement d'un être que ne détournent ni n'affectent les paroles extérieures. Elle n'est pas le contraire de l'intelligence, mais cette forme-là d'intellectualité qui met tous les êtres à sa mesure, et qui résorbe tout commencement dans une intrigue familière. À la bêtise, rien d'humain n'est jamais étranger : ce qui constitue, par-delà le ridicule, sa force inébranlable et sa possible férocité.

 

 

Alain Finkielkraut

in La sagesse de l’amour (Visage et vrai visage) pp. 85-86

© Éditions Gallimard, 1984

 


1. Barthes, Fragments d’un discours amoureux, p. 29


 

 

 

 

 

 

 

 

esta e outras obras de A.F. aqui


link do postPor VF, às 18:36  comentar

De helena cardoso a 26 de Março de 2010 às 01:01
wow, texto incrível!

De VF a 26 de Março de 2010 às 11:56
merecia uma tradutora como tu!

De helena cardoso a 26 de Março de 2010 às 13:25
So flattering. Mando-te em breve, é tão irresistível como palavras cruzadas...

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