19.3.10

 

Deux volumes de la Recherche sont consacrés à la relation du narrateur et d'Albertine : La prisonnière et La fugitive. Ces titres sont trompeurs. Ce que relate La prisonnière, c'est une fuite; ce que raconte La fugitive, c'est une détention. Albertine enfermée ne cesse de déjouer la surveillance de son geôlier. Albertine disparue emprisonne celui qu'elle a délaissé : il ne peut faire un mouvement dont elle ne soit l'objet; il ne peut se soustraire à cette absence inexorable. La prisonnière est évanescente; la fugitive, obsédante. Qu'est-ce, en effet, que le sentiment amoureux? L'impossibilité d'échapper à qui vous échappe toujours. Loin, l'Autre vous hante: fantôme exigeant, il occupe votre âme, et une fois prélevée sa redevance d'affection, il ne vous laisse pour le reste du monde que des résidus de tendresse et une curiosité presque inexistante. Avec vous, en dépit même de ses élans, de son abandon, il n'est jamais tout à fait là, une distraction irréductible le dérobe à votre convoitise. Tout se passe jusque dans l'intimité du tête-à-tête comme si l'Autre n'habitait pas le même lieu que vous. En écartant les importuns, la solitude à deux peut bien mettre le visage aimé à disposition: il reste obstinément indisponible. Le huis clos conjugal n'abolit pas la distance, mais en supprime seulement les causes accidentelles. De là tout ensemble l'inquiétude, la tendresse et le désir qui consistent à «poursuivre ce qui est déjà présent, à chercher encore ce que l'on a trouvé (1)», à « solliciter ce qui s'échappe sans cesse de sa forme (2) ». Dans l'amour, en un mot, la présence est une modalité de l'absence. [...] Le visage aimé n'est pas de ce monde même quand ce monde est une prison. Soumis à une surveillance permanente, exhaustive, omniprésente, il lui reste ses yeux pour fuir au sein de sa captivité.

 

 

 

 

 

 

Si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d'unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n'est pas dû uniquement à sa composition matérielle; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait relativement aux gens et aux lieux qu'il connaît [...] et surtout que c'est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté (3).

 

Le sommeil, seul, saura vaincre cette étrangère de l'Autre en abaissant ses paupières, « en mettant dans son visage cette continuité parfaite que les yeux n'interrompent pas ». Albertine endormie procure ses fragiles moments de répit au héros de la Recherche. « Son moi ne s'échappait pas à tous moments, comme quand nous causions, par les issues de la pensée inavouée et du regard. Elle avait rappelé à soi tout ce qui d'elle était au dehors; elle s'était réfugiée, enclose, résumée dans son corps (4). » Le sommeil statufie le visage. Sans voix et sans regard, il consent enfin à l'immobilité. Il est alors donné à l'amoureux de troquer le tourment pour la contemplation et de se reposer de l'amour.

 

 

Alain Finkielkraut

in La sagesse de l’amour (Le visage aimé / Albertine endormie) pp. 61-63

© Éditions Gallimard, 1984

 

 

1. Lévinas, En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, p. 230.

 

2. Lévinas, Totalité et infini, p. 235.

 

3. Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p. 794.

 

4. Proust, La prisonnière, Pléiade III, p. 70.

 

 

 

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