16.3.10

 

Physiquement, elle traversait une mauvaise phase : elle épaississait; et le charme expressif et dolent, les regards étonnés et rêveurs qu'elle avait autrefois semblaient avoir disparu avec sa première jeunesse. De sorte qu'elle était devenue si chère à Swann au moment pour ainsi dire où il la trouvait précisément bien moins jolie. Il la regardait longuement pour tâcher de ressaisir le charme qu'il lui avait connu, et ne le retrouvait pas. Mais savoir que sous cette chrysalide nouvelle, c'était toujours Odette qui vivait, toujours la même volonté fugace, insaisissable et sournoise, suffisait à Swann pour qu'il continuât de mettre la meme passion à chercher à la capter (1).

 

 

 

 

 

 

Dans tous les domaines, Swann est un connaisseur qui a le goût du Beau. Mais son exigence et son raffinement esthétiques souffrent une exception : la femme qui n'est pas son genre, et dont il tombe amoureux. Dans l'amour, en effet, l'altérité prend toute la place, écarte le reste - exotisme, joliesse, distance ou proximité sociale - et constitue le contenu même de l'Autre. Aimer, ce n'est pas faire acte d'allégeance à la Beauté, c'est se soustraire, passagèrement, le temps d'une obsession, à ses critères et à son despotisme. On ne dit du visage aimé que par approximation ou par tradition qu'il est beau, alors qu'il est mobile, imprenable, en partance : non pas actualité esthétique, mais virtualité de disparition. L'amoureux chante la perfection de la forme, mais il est d'abord sensible à l'évanescence, c'est-à-dire à la contestation de la forme. L'amour détrône la Beauté, crée dans son règne une parenthèse, un intervalle tremblant - moment paradoxal et sacrilège de ferveur inquiète qui relègue l'esthétique au second plan. Le visage aimé n'est ni beau ni sublime. Ce n'est pas une splendeur ineffable, un chef-d'œuvre qui ne se laisse pas décrire, mais une présence qui ne se laisse pas enclore. Sans doute l'amant souhaiterait-il, pour mettre fin à ses interrogations, que l'Autre ait la fixité d'une idole et que le mouvement de son visage se stabilise en Beauté. Mais cette idolâtrie esthétique reste, si l'on ose dire, un vœu pieux. Il n'y a d'amour que dans l'impossibilité d'arrêter la fuite sans fin, la dérobade infinie de l'Autre.

 

 

Alain Finkielkraut

in La sagesse de l’amour (Le visage aimé ) pp. 58-59

© Éditions Gallimard, 1984

 

1. Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade I, p. 291-292.

 

Imagem: Zephora de Boticelli aqui

 

 

 

 

link do postPor VF, às 16:07  comentar

pesquisar neste blog
 
mais sobre mim
Translator
sitemeter
contador sapo