1.2.10

 

Arrivé à l'âge de 80 ans, Sophocle, si l'on en croit Platon, se félicita d'avoir été libéré par la vieillesse du joug cruel du désir, expérience analogue à celle d'un peuple qui renverse son tyran ou d'un esclave qui s'affranchit de son propriétaire. A l'inverse l'utopiste Charles Fourier écrivait vers 1820 :

 

« L'humanité, après la saison des amours, ne fait que végéter, s'étourdir sur les vœux de l'âme, les femmes, trop peu distraites, sentent amèrement cette vérité et, au déclin de l'âge, elles cherchent dans la dévotion quelque appui de ce Dieu qui semble s'être éloigné d'elles avec leur passion chérie. Les hommes parviennent à oublier l'amour mais ils ne le remplacent pas. Les fumées de l'ambition, les douceurs de la paternité n'équivalent pas aux illusions vraiment divines que l'amour procure au bel âge. Tout sexagénaire exalte et regrette les plaisirs qu'il a goûtés dans sa jeunesse et nul jouvenceau ne voudrait échanger ses amours contre les distractions des vieillards. »

 

Nous avons aujourd'hui des Sophocle adolescents qui s'abstiennent et des Fourier adultes qui ne renoncent pas. Quelque chose de fondamental s'est modifié dans notre rapport au temps : nous avons gagné deux décennies de vie supplémentaires, prolongé pour chacun les charmes de la désirabilité. Cela veut dire que les jeux ne sont jamais faits, que les émois résistent au verdict des années. Pour ceux qui ont raté le coche plus jeunes, il y a toujours une classe de rattrapage. A tout âge, la vraie sagesse ne consiste-t-elle pas à retomber amoureux (fût-ce de son conjoint de toujours), à recommencer sa vie? Qu'y a-t-il au-delà de telle jouissance sinon l'espérance d'une autre, à la fois identique et différente? Qui ne serait prêt à tout donner pour connaître à nouveau les merveilleux moments d'une inclination naissante?

Episodiques ou durables, nos amours ne nous apprennent rien : aucune éducation sentimentale ne couronne leur succession confuse. Nous n'aspirons qu'à une chose: les revivre encore et toujours. On n'est pas sérieux quand on a 50 ans et l'on s'enflamme comme à 20 pour le premier cœur à prendre : même pétulance, même stupéfaction. Si être adulte, c'est savoir se fixer, alors nous souffrons d'adolescence chronique. Nous sommes conséquents dans nos transports amoureux et frivoles dans notre rapport au temps.

L'essentiel est de ne pas réintroduire en contrebande l'esprit de fanatisme, de se battre pour un monde qui fasse le délice des âmes tendres et le bonheur des ardents, où les affections platoniques, les liens éthérés trouvent leur place à côté des étreintes les plus vigoureuses. Que celui qui veut fuir le commerce sexuel le fasse en toute légitimité, que les autres s'étreignent avec qui bon leur semble. Laissez-les jouir: les chastes comme les fougueux, les timides comme les délurés.Ne perdons jamais le sens du merveilleux charnel: Eros est la puissance de vie qui relie ce qui est séparé, seule langue universelle que nous parlons tous, court-circuit fulgurant qui jette les corps les uns contre les autres.

Qu'on puisse désirer sans aimer ou aimer sans désirer est l'évidence même: la plupart de nos relations amicales ou familiales ne sont pas sexualisées. Mais les adeptes de la fusion sexe-sentiments veulent en réalité subordonner le premier au second pour l'excuser, l'amender. Le vrai drame est de cesser un jour et d'aimer et de désirer et de tarir la double source qui nous rattache à l'existence. Le contraire de la libido, ce n'est pas l'abstinence, c'est la fatigue de vivre.

 

 

Pascal Bruckner

in Le paradoxe amoureux (troisième partie : Le merveilleux charnel

pp. 218-219-220-221

 

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2009

 

 

 

nota:

1. Charles Fourier, Le Nouveau Monde amoureux, introduction de Simone Debout-Oleszkiewicz, Slatkine, Genève, 1984, p. 16.

 

 

 

 

 

link do postPor VF, às 12:16  comentar

De helena cardoso a 2 de Fevereiro de 2010 às 16:46
Vera, obrigada por andares sempre a ler estas coisas francesas óptimas e por partilhares. Dá-me já saudades de Paris, de onde cheguei há dias, e das livrarias onde há TUDO. Apetece começar a eito no século18.

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