23.1.10

 

 

 

 

 

En août 1993, le magazine Elle proposait en couverture un test d'été : êtes-vous une salope? L'étonnant n'est pas seulement la brutalité de la question, c'est l'enthousiasme des réponses : pas une rédactrice, une journaliste de ce célèbre hebdomadaire qui n'ait répondu positivement, s'enorgueillissant d'être une chienne, une traînée à nulle autre pareille. Bref, «salope» était devenu un titre de gloire, l'équivalent d'une particule dans l'ordre des jeux amoureux (1). Ce renversement de l'insulte en fierté nous prouve, si besoin, que nous avons changé de monde. Jadis cachée, la vie sexuelle doit désormais s'exhiber. Nouveau snobisme voluptueux : nul sur ce plan ne voudrait être pris en défaut de savoir. Feuilleter une certaine presse depuis une trentaine d'années, c'est consulter un étrange catéchisme du stupre, pas moins prescriptif que celui d'antan : essayez la sodomie, l'amour à trois, la bisexualité, le fouet, êtes-vous un bon coup, faites-vous l'amour le lundi ? (2) Alors que la mort reste obscène et dissimulée, le sale petit secret est sur scène, mis sur la place publique et chacun veut venir le raconter à la télévision, à la radio, sur le Net.

L'émancipation des mœurs a joué aux hommes de notre temps un tour étrange. Loin de libérer la joyeuse effervescence des instincts, elle s'est contentée de remplacer un dogme par un autre. Hier contrôlée ou interdite, la lubricité est devenue obligatoire. La chute des tabous, le droit des femmes à disposer de leur corps s'est doublé d'une injonction à la volupté pour tous. L'annulation de la réticence a été compensée par l'augmentation de l'exigence : il faut comme on dit «assurer» sous peine d'être rejeté.

 

Pascal Bruckner

in Le paradoxe amoureux (troisième partie : Le merveilleux charnel

pp. 173-174-175

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2009

 


Notas: 

1. Un journaliste, Jean-Pierre Elkabbach, à l'occasion du 200ème numéro de Elle, demande a une lectrice : « Et vous, Madame, êtes-vous une salope? — Hélas, non », répond-elle.

 

2. Ces magazines cumulent conseils d'ascension sociale («Faut-il coucher pour réussir?», «Réussir quand on a des seins») pour Rastignac féminins et indicateurs de standing. Jadis il y avait ce qui se faisait et ne se faisait pas, désormais il y a ce qu'il faut faire et ce qui est chic. Le mensuel Marie-Claire publie à l'été 2008 un guide érotique pour femmes libérées où sont répertoriées toutes les possibilités : triolisme, échangisme, prostitution, sado-masochisme, etc. Mais la bienbaisance officielle peut déboucher aussi sur la malveillance : «Je hais les mecs malades », « Eviter les mauvais coups» titrait en février 1994 le magazine 20 ans. Le sexe devient un manuel de guérilla contre les hommes.

 

 

Imagem: Madonna - foto Steven Meisel  aqui

 

 

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