5.1.10

 

 

 


 

Un peu avant le dîner et après qu'il eut pris son bain tout en dialoguant avec ses chatons, Robert Bresson me demanda de venir dans sa chambre. Je quittai la mienne et passai dans la sienne où il m'attendait allongé sur son lit, deux scénarios sur les genoux. Il m'en tendit un.

— J'aimerais vous entendre lire le rôle de la reine Guenièvre à partir de la page indiquée.

Le scénario dont il était question s'appelait Lancelot du lac et Robert Bresson m'avait plusieurs fois évoqué ce projet de film dont aucun producteur ne voulait et qui lui tenait tellement à cœur; son espoir de trouver un jour la personne adéquate et sa conviction que ce serait son film le plus abouti. Fort de ces certitudes, il persistait à faire circuler des exemplaires et à en parler au présent.

Je m'installai par terre, le dos appuyé contre le lit et lus avec plaisir les répliques de la reine Guenièvre tandis qu'il y répondait de mémoire tout en caressant les chatons. En bas, dans la cour, Charly rentrait avec son tracteur et apostrophait sa femme à propos d'une obscure querelle de ménage.

— Quelle horrible voix, soupira Robert Bresson. Ce n'est pas comme vous, je ne me lasse pas de vous entendre... Reprenez, s'il vous plaît.

Il était toujours allongé sur le lit mais avait négligemment posé sa main sur mon épaule. Une main au début si légère que je ne l'avais pas sentie.

— Vous feriez une merveilleuse Guenièvre, murmura-t-il.

Sa main remontait, effleurait ma nuque, caressait doucement mon cou. Je cessai de lire et me retournai vers lui. Son regard à la fois brûlant et tendre m'enveloppait tout entière mais je savais, maintenant, que ce regard ne me réclamait rien d'autre que d'être là, près de lui. Je savais aussi que personne encore ne m'avait regardée avec autant d'amour.

— Oui, reprit-il, une merveilleuse Guenièvre... Mais il faut me promettre de ne jamais tourner avec quelqu'un d'autre que moi... Vous me promettez, n'est-ce pas?

Cette demande me prit tellement au dépourvu que je ne trouvai rien à lui répondre. Lui perçut mon silence pour un acquiescement et un sourire heureux illumina son visage.

— J'étais sûr de votre réaction. A la sortie de Balthazar, vous vous interdirez de rencontrer d'autres cinéastes. Il faudra protéger votre innocence... vous garder pour moi, pour Lancelot du lac. Alors, vous pourrez être ma reine Guenièvre. Vous voulez bien, n'est-ce pas?

— Mais qui voudra produire votre film puisque personne n'en veut depuis vingt ans? C'est fini, cette histoire ! Vous n'y arriverez jamais !

Une ombre soudaine obscurcit son visage et sa main quitta ma nuque. Nous nous regardâmes en silence, sans bouger. Ses yeux reflétaient une tristesse et une lassitude qui le vieillissaient brusquement de plusieurs années. Ce n'était pas la première fois que j'assistais à cette mystérieuse métamorphose et, une fois de plus, je ne comprenais pas qu'il puisse changer d'âge à ce point.

— Vous êtes cruelle, dit-il enfin.

Et comme j'allais protester:

— Mais vous ne le savez pas encore.

 

Anne Wiazemsky

in Jeune Fille pp.196-197-198

© Editions Gallimard, 2007

 

 

Imagem: fotograma de Au hasard Balthazar de Robert Bresson (França, 1966)

 

um artigo aqui e uma entrevista da autora aqui

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