26.10.09

 

 

 

 

 

 

Untitled 1982

Jean Michel Basquiat

 

 

 

 

À la lumière des guerres, crises et révolutions, la modernité européenne s'est révélée porteuse du pire comme du meilleur. Ses armes magiques — la politique sécularisée, l’économie rationalisée, l’innovation scientifique et intellectuelle — sont des techniques et à ce titre «capables des contraires» (Aristote). Elles placent les contemporains devant la responsabilité de bien ou mal en user. Dès qu'on reconnaît que les marchés, les États et autres prestigieuses organisations modernes sont, et ne sont que des outils susceptibles d'améliorer ou de détériorer la vie en commun, il faut conclure qu'en dernière instance ni l'État, ni le marché, ni les techniques en général ne se contrôlent eux-mêmes. Ces créations humaines ne comportent aucun système de freinage incorporé. Force est alors de concocter une procédure extrinsèque de contrôle et de limitation, dont l'opinion publique, toute faillible qu'elle soit, se retrouve, dans la cité occidentale, responsable.

 

Longtemps tête pensante de la modernité civilisée et par là même vouée aux contraires, l'Europe se projeta simultanément école du progrès, des guerres et des révolutions. Ayant plongé avec armes et bagages dans les horreurs du XXe siècle, elle connut le vertige absolu de l'étripement des nations qu'elle redoubla par les barbaries totalitaires. Guerre extérieure, guerre civile, guerre dans chaque conscience, c'est l'enchaînement déjà détaillé par Thucydide. De la tuerie extérieure à la folie intérieure, le cycle infernal menace en permanence de se répéter. […]

 

Le contrat dissuasif, qui fonde la Communauté européenne, est triple. Antifasciste d'abord, le spectre de Hitler rappelant que la pulsion de mort hante les sociétés évoluées, éduquées, industrialisées, et combien elle prend aisément, par temps de crise, le dessus. Anticommuniste ensuite, la communauté s'est édifiée à l'ombre du rideau de fer. Anticoloniale enfin, cette clause non écrite s'imposa tacitement quand chaque nation découvrit à ses frais qu'une participation à l'aventure européenne exige qu'on se libère de ses enlisements outre-mer. Dans les trois cas, la perspective d'une catastrophe commune impose de rigoureuses limites aux conflits des nations, à la lutte des classes et aux guerres de race et de religion. Dès 1848, Marx a très précisément formulé l'alternative sur laquelle butèrent les élites européennes un siècle plus tard : l' affrontement ouvre « soit sur une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit sur la ruine commune des classes en lutte» (le Manifeste). Tandis que le XIXe siècle, Marx en tête, n'avait d'yeux que pour le premier terme de l'alternative, la «transformation révolutionnaire», le XXe apprit à ses dépens ce qu'il en coûte de négliger le second volet: la «ruine commune», témoin les dizaines de millions d'Européens disparus dans les tourmentes, prolétaires, bourgeois, paysans, intellectuels mêlés. Bien que l'habituelle rhétorique politique chante l'optimisme et la confiance retrouvés, une insondable méfiance historiquement motivée fonde le nouveau contrat européen : tout pouvoir à l'État et à la patrie ? Nenni, voyez 1914. Tout pouvoir au parti et à l'idéologie ? Plutôt crever! Les forces politiques, économiques, syndicales, sociales, etc., se contrôlent-elles réciproquement ? Tant mieux. Ou bien se neutralisent et se paralysent-elles? À chaque citoyen, dans la mesure de ses possibilités, de prendre ses responsabilités.

 

 

 

André Glucksmann

in Dostoïevski à Manhattan  p. 240-241-242

© Éditions Robert Laffont,S.A., Paris 2002

 

 

 

 

 

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