20.10.09

 

 

 


Photo: Tomasz Kizny 

 

 

L'univers concentrationnaire entraîne l'éclipse de Dieu. Il interpose entre l'homme et le divin la Révélation d'un mal total. Un mal extrême, tel qu'il est impossible d'en imaginer plus destructeur. Un mal général, dont la contagion et la reproduction toujours possibles interdisent de garantir son éradication. Si la foi fonctionne en preuve ontologique, elle découvre sa contre-preuve dans l'épreuve humaine de «faire le mal pour le mal» (P. Levi), la capacité d'instaurer le néant tout en affirmant l'être. «Il est généralement dans le fait d'être homme un élément lourd, écoeurant, qu’il est nécessaire de surmonter. Mais ce poids et cette répugnance n'ont jamais été aussi lourds que depuis Auschwitz. Comme vous et moi, les responsables d'Auschwitz avaient des narines, une bouche, une voix, une raison humaine, ils pouvaient s'unir, avoir des enfants: comme les Pyramides ou l'Acropole, Auschwitz est le fait, est le signe de l'homme. L'image de l’homme est inséparable, désormais, d'une chambre à gaz (1)»
.

La foi avait allégrement assumé la non-existence des Êtres Suprêmes sur la terre. Elle remettait leur venue au monde à plus tard. Elle promettait d'y travailler. La nouvelle mort de Dieu bouscule pareilles professions de foi. C'est l'essence de nos grandes notions qui se vide dans une irrattrapable hémorragie... Dieu tout-puissant où es-tu? Perdu ? Absent ? Malentendant? Quand l'horreur surgit, si le Seigneur est toute-puissance, ou bien il n'est pas toute-sagesse, ou bien il n'est pas toute-bonté. Si le Seigneur est omniscient et s'il est charitable, il faut croire qu'il est impuissant. Le concept traditionnel de l’être parfait devient fou (2). Son double profane, le concept d'Humanité, ne se porte pas mieux. Il dégringole en sa compagnie. At Auschwitz not only man died, but the idea of man, poursuit Élie Wiesel. Pas seulement l'homme mais l'idée de l'homme meurt (3).


«Tous les sentiments humains, l'amour, l'amitié, la jalousie, l'amour du prochain, la charité, la soif de gloire, tous ces sentiments nous avaient quittés en même temps que la chair que nous avions perdue pendant notre famine prolongée... Le camp était une grande épreuve des forces morales de l'homme, de la morale ordinaire et quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hommes ne passaient pas le cap de cette épreuve... Les conditions du camp ne permettent pas aux hommes de rester des hommes, les camps n'ont pas été créés pour ça.» Passant les portes du Goulag, Varlam Chalamov a répondu en écho (4). Les rescapés parlent toutes les langues, ils viennent d'horizons, de pays, de partis, de conditions diverses. Après l’orage, s'ils survivent, ils empruntent des chemins divergents. Néanmoins le défi que tous lancent est identique. La négation totale de ce qu'ils tenaient auparavant pour souhaitable, imaginable, permis et défendu, pensable ou impensable impose, bon gré mal gré, une remise à plat radicale des catégories évidentes, «les hommes normaux ne savent pas que tout est possible»(5).

 

 
 
André Glucksmann
in La troisième mort de Dieu  p. 168- 167
© NiL éditions, Paris 2000

notas:


1) G. Bataille, Oeuvres complètes tome II, Gallimard, 1970, p. 226.

 

2) «Auschwitz a été pour moi une telle expérience qu'elle a balayé tout reste d'éducation religieuse... Il y a Auschwitz, il ne peut donc pas y avoir de Dieu. Je ne trouve pas de solution au dilemme. Je la cherche, mais je ne la trouve pas.»

Primo Levi, in Conversation avec Primo Levi, Gallimard, 1991, p. 74-75.

 

3) C. Wardi, Le génocide dans la fiction romanesque, PUF, 1986, p. 46 s.

 
4) Varlam Chalamov, Récits de Kolyma, Maspero, 1980, p. 31, II.
 
5) David Rousset, L'Univers concentrationnaire, Hachette poche Littérature 1998, p. 181. 

 

 

 

 

 

 

Imagem: fotografia de Tomasz Kizny. Um artigo sobre o trabalho deste fotógrafo aqui

 

 

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