17.10.09

 

 

Execução 1941.jpg

 

 

 

Il suffit peut-être de formuler la question au plus simple, de demander : « Pourquoi les Juifs ont-ils été tués?»  Elle dévoile d'emblée son obscénité.

 

C. Lanzmann, réalisateur du film Shoah

 

Dieu n'a pas de pouvoir sur cette seule chose : faire que ne soient pas les choses qui ont été faites.

Aristote, Éthique à Nicomaque
 

 

L'Europe a exporté ses croyances jusqu'au milieu du XXe siècle. Là, elle s'arrête pile. Les récits des pères missionnaires, qui la passionnèrent et qui l’ont instruite depuis Christophe Colomb, ne suscitent pas même un intérêt poli. Ses missi dominici révolutionnaires ont souffert très vite d'une désaffection analogue. Ils passent désormais leur vie à contempler leur jeunesse, avec l'oeil vide d'un visiteur de musée Grévin, à peine curieux des poupées de cire. Tout juste trouve-t-on une oreille pour les héritiers des grands explorateurs, ces médecins et ces reporters, qui, revenant d'un Eldorado mythique, nous racontent des horreurs.

 

Qu'est-il arrivé ? Rien, sinon un ciel qui tombe sur la terre. Rien, sinon la lumière crue d’une première guerre mondiale. Rien, sinon la révélation que Dieu n'existe pas dans le monde. Mais les Européens courtois faussèrent compagnie à si sordide désillusion et repartirent de plus belle. En 40 comme en 14. Avec un petit plus. Leurs fois, désormais autogérées, s'affirmaient démentes, imperméables aux démentis. Elles se confirmaient dans leur échec même, car plus l'homme va mal, plus il aspire au bien. En 1945, enfin, la nouvelle «expérience du front», répétition au carré des boucheries, débranche la guerre civile. Et cette fois en silence. Une débauche de cris, d'imprécations, de manifestes avaient salué le retour des tranchées. Après la Seconde Guerre mondiale, alors que les discours sonnent creux, ce sont les images qui hurlent la fracture des temps. «La première rencontre... est une sorte de révélation — révélation caractéristique de la nature des temps modernes: le négatif en épiphanie. Ce furent pour moi les photographies de Bergen-Belsen et de Dachau, que je découvris par hasard chez un bouquiniste de Santa Monica en juillet 1945. Rien de ce que j'ai pu voir depuis lors — en photographie ou dans la vie réelle — ne me fit jamais une impression plus vive, plus instantanée et plus profonde. Il me semble vraiment que je pourrais diviser ma vie en deux séquences : celle d'avant la vue de ces photographies — j'avais douze ans — et celle d'après, bien que je n'aie pu comprendre de quoi il s'agissait réellement que quelques années plus tard. La vue de ces photographies pouvait-elle en quoi que ce soit m'être bénéfique ? C’était simplement les images d'un événement dont j'avais à peine entendu parler, sur lequel je n'avais aucune prise — de souffrances qui étaient pour moi à peine imaginables, et je ne pouvais absolument rien pour les soulager. J'éprouvais en les regardant l'impression d'une rupture. Une limite était atteinte. Pas simplement celle de l'horreur: je me sentais frappée, blessée de façon irrévocable. (1)».

 

Bouche bée, la population d'Europe dut, bon gré mal gré, affronter sur grand écran et clichés pleines pages les instantanés de l'enfer. Les Allemands furent contraints, s'ils habitaient les environs, à la visite guidée des charniers d'épouvante. Pour les autres, les troupes américaines organisaient des projections. Obligatoires. Tu vois, tu manges. Tu te défiles, ventre creux. Les cartes d'alimentation sont distribuées aux séances de «ciné». Premier peuple aux paupières coupées, cherchant trois générations durant des échappatoires sans jamais réussir à fermer les yeux. Premier peuple à bénéficier de l'imprévue lucidité (2).

 

La chair calcinée ou gazée ne fait pas verbe, du moins pas sur-le-champ. Les images et les témoignages ont propagé une onde de choc qu'aucun discours encore ne rattrape. Stupeur et tremblement. Sartre, l'athée, découvre le «mal absolu», il emprunte la dénomination au pieux Maritain. II signe, par ailleurs, et sans lien explicite, l'acte de décès de Dieu. «Il nous parlait et maintenant il se tait (3).» Buber, le juif croyant, cite ce texte et vitupère ; il refuse le sacrilège; et nomme, à sa façon, le silence théologique, qui recouvre l'Europe. Il voit: «Le soleil s'obscurcit.» Il dit: « L'éclipse de la lumière céleste et l'éclipse de Dieu caractérisent l'heure que nous vivons.» D'un point de vue théorique, mort et éclipse font deux. Du point de vue factuel, touchant «l'heure où nous vivons», c'est tout un. Buber et Sartre énoncent à la fin des années 40 un constat, que le pape entérine un demi-siècle après: l'Européen vit «comme si» Dieu n'existait pas.

 
André Glucksmann
in  La troisième mort de Dieu p. 159- 160-161
© NiL éditions, Paris 2000
 
notas:
 
1. Susan Sontag, La Photographie,Le Seuil, 1979, p. 30-31.
 
2. Je n'y reviens pas ; c f. A. Glucksmann, Le Bien et le Mal, Robert Laffont, 1997.
 
3. Sartre, Situation I, «Un nouveau mystique», Gallimard, 1993.
 
 
Imagem: aqui

 

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