13.10.09

 

 

 
 
 
Qu’est-ce que le courage?
 
 

«II n'y a de courage que physique», disait Michel Foucault. Et si c'était l'inverse ? Et si le vrai courage, le plus difficile, le plus admirable, était le courage intellectuel, moral ? Et si le seul courage qui tienne, celui d'où tous les autres procèdent, était le courage de réfléchir par soi-même, de penser à contre-courant, de vivre ou de se conduire autrement, de regarder le mal en face, de fixer son ennemi dans les yeux et de lui dire la vérité ? Et si ce courage-ci, celui dont parle Foucault et qu'il est convenu d'appeler le courage physique, le courage d'aller au-devant d'une embuscade, ou de traverser le Burundi à feu et à sang, ou, à Sarajevo, de braver les tireurs serbes en se promenant sur «Sniper Alley» et en s'attardant aux mauvais carrefours, n'était, au mieux, que l'épilogue de l'autre, son couronnement — au pire, c'est-à-dire le plus souvent, le signe, soit d'une fascination obscure pour le martyre et la mort, soit d'un manque d'imagination quant à l'éventualité de sa propre disparition ? Ainsi le colonel de Bardamu, dans Voyage au bout de la nuit, brave parmi les braves, si courageux, oui, qu'il finit par en mourir: «un monstre, écrit Céline, pire qu'un chien, il n'imaginait pas son trépas». Ainsi les enfants-soldats du Sri Lanka ou du Burundi: envoyés en première ligne parce que, drogués ou non, ils sont inconscients du danger, dénués d'instinct de conservation, imperméables à la peur — dira-t-on d'eux qu'ils sont «courageux»? Ainsi cette confidence de Malraux à Saint-Exupéry, rapportée dans La Corde et les souris, non sans une pointe de coquetterie: mon courage? quel courage ? je n'ai cru à la mort dans aucun combat aérien; je n'ai pas cru, à Gramat, que le peloton d'exécution allait tirer sur moi et, s'il avait reçu l'ordre de le faire, j'aurais, jusqu'au feu, cru qu'il ne tirerait pas ; je n'ai jamais pensé, même quand les obus tombaient, tout près de moi, que le prochain me toucherait; dans les maladies, chaque fois que l'on m'a anesthésié, je n'ai jamais craint de ne plus me réveiller ; je n'ai jamais pu, en un mot, me figurer mon corps mourant. Et ainsi le chroniqueur prenant le risque de la première ligne et de la zone interdite des caféiers de Tenga : inconscient, lui aussi; superstitieux, mais à l'envers; convaincu, sans doute à tort (mais le calcul, une fois de plus, était exact), de la bonne étoile qui le protège ; athée de sa propre mort ; il dit d'habitude, non sans forfanterie : «athée de l'inconscient» — eh bien il ajoute ici, mais sans doute est-ce la même chose, athée de sa propre mort; pas exactement invulnérable, non; ni hors d'atteinte; mais infoutu de concevoir (toujours le même problème, le même défaut d'imagination, de conscience — plus, en la circonstance, une bonne dose de vanité) un monde continuant sans lui; quel mérite à être «courageux»?

 
 
Bernard-Henri Lévy
in Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de l’Histoire  

Qu'est-ce que le courage? (24)

© Editions Grasset & Fasquelle, 2001

 

 

 

 

 

Imagem:do filme Estado de Guerra, de Kathryn Bigelow (The Hurt Locker - EUA, 2008) num cinema perto de si.

link do postPor VF, às 12:36  comentar

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