8.10.09

 

 

Kosovo, 1999: imprint of a man killed by Serbs

© James Nachtwey 

 

 

Les mots de la guerre

 

(« ... des armées de soldats perdus dont le véritable objectif est moins de gagner que de survivre et de tuer... »)

 

Marre, chaque fois qu'il est question de guerre, d'entendre parler de courage, d'héroïsme, de dépassement de soi à travers l'action militaire, de fraternité des combattants, de force d'âme, d'honneur. Marre de ce lexique de boy-scouts, sans rapport avec la réalité de ces guerres où l'on s'affronte par populations interposées et où ce sont les civils, c'est-à-dire les femmes, les enfants, les hommes malades et désarmés, qui paient le prix des combats. Mon lexique, alors. Mes mots. Le style et l'allure de ces guerres, les passions qu'elles mettent en oeuvre, les vrais ressorts qu'elles mobilisent, vus, vécus, dits, à travers cet autre abécédaire.

 
Attente.On imagine toujours les combattants à l'assaut, au combat ou, au moins, en opérations. Et c'est toujours, du reste, la première chose que demande un reporter de guerre quand, parvenant aux abords d'un théâtre militaire, il arrive au contact d'un gradé : qu'on l'emmène « en opérations ». Mais la première loi de la guerre c'est l'attente. L'état normal, presque naturel, des combattants c'est l'inaction. Le plus clair de leur temps, ils le passent ensevelis dans des tranchées, recroquevillés dans des abris de terre ou des casemates, entassés, abrutis, engourdis par l'immobilité ou le froid, à l'affût d'ordres de mouvement qui ne viennent pas. Loi du moindre effort. Règle tacite, non écrite, mais également respectée par les deux camps, de l'évitement maximal. Se chercher, oui. S'épier. Contourner presque indéfiniment la position de l'adversaire tout en renforçant encore et encore la sienne. Telle est l'allure de la plupart des guerres que j'ai vues. Telles sont les occupations les plus constantes des combattants. Je n'ai jamais compris comment les guerres pouvaient faire tant de morts quand les chocs frontaux y sont finalement si rares. […]
 

Soumission. Comment les romans de guerre osent-ils parler de dépassement de soi? D’accomplissement? […] de communion fraternelle ? d'allégresse ? […] comment ont-ils le front de célébrer, dans les situations de guerre, des occasions d'émancipation et de liberté? La guerre, c'est la discipline. La sujétion maximale. L'esclavage. C'est l'une des situations où l'homme est le plus soumis à l’homme et a le moins d'issues pour y échapper.Il est empoigné. Réquisitionné. Ballotté par des ordres mécaniques. Objet d'un sadisme sans réplique. Exposé à l'humiliation ou au feu. Numéroté. Broyé. Astreint à la corvée. Pris dans des mouvements collectifs très lents, très obscurs, parfaitement indéchiffrables, qui, au plus naturellement rebelle, ne laissent d'autre choix que de se plier. La guerre c'est la circonstance, par excellence, où joue ce pouvoir de laisser vivre et de faire mourir qui est, selon les bons philosophes, le propre du pouvoir absolu. L'homme de guerre c'est le dernier des hommes, c'est-à-dire l'esclave absolu.

 

Peur. L'univers de la guerre, ce n'est pas l'audace, la vaillance, le courage, etc., mais la peur. La panique silencieuse et veule. L'animal humain qui se cabre. La chair rebelle, qui se raidit. Les épaules courbées. La tête basse. Le mauvais alcool qu'il faut avaler pour oser, au Burundi, mais aussi en Bosnie, monter au feu. Le combattant voudrait tant qu'on l'oublie. Il aimerait tant pouvoir se fondre dans la boue d'un chemin creux ou de la tranchée. Il n'a qu'une idée : sauver sa peau, resquiller, différer le plus possible le moment de passer à l'attaque, fuir peut-être, déserter comme les régiments du Lunda Norte. Il n'a qu'un rêve : la blessure, la bonne et vraie blessure, l'accident de providence qui le laissera borgne, ou estropié à vie, mais qui, comme les automutilations que s'infligeaient les Vendéens de 1792 réfractaires à la conscription «républicaine», aura, au moins, le mérite de le faire sortir de cet enfer. Il n'a, quand le fuit cette chance d'être blessé, qu'une activité sérieuse : compter les heures, les jours, puis ne même plus les compter, le temps passe si lentement, l'important c'est que l'ordre ne vienne pas, l'essentiel c'est ce temps lourd, visqueux, passé à ne surtout pas livrer bataille, ne pas avoir à mourir — qu'un autre meure à sa place ! n'importe quel autre ! n'importe quelle lâcheté, oui, n'importe quelles débrouille ou vilenie plutôt qu'avoir soi-même à se battre et mourir ! Soumis, et cabré. Prostré, mais resquilleur. L'égoïsme du survivant, ultime ruse de l'esclave, minuscule liberté qui lui reste.

 

Suicide. On ne parle jamais des suicides de soldats. Ou bien on en parle, mais à mots couverts, comme d'un secret honteux. Secret militaire, m'avait dit le général Pavalic à Sarajevo. Confidentiel défense, m'a dit un responsable angolais que j'interrogeais sur un cas de suicide collectif, dans le Moxico, que m'avait rapporté le responsable d'une agence humanitaire. Où irait-on si l'on savait qu'il y a, dans l'armée angolaise comme, sans doute, dans toutes les armées du monde, des gens qui préfèrent la certitude de mourir tout de suite au risque de mourir un jour ? Ultime liberté. Liberté noire, assurément. Liberté négative, désespérée, etc. Mais voilà. Liberté quand même. Dernière et seule ressource de la liberté. […]

 

Absurde. L'état naturel du troupeau c'est l'attente, la patience, la stupidité végétative. Mais il lui arrive tout de même de bouger. Il lui arrive de faire la guerre au sens où on l'entend d'habitude. Et ce ne sont alors qu'ordres idiots et mal compris, mouvements désordonnés, piétinements confus, fourmillement colossal ou, au contraire, infime : c'est la nuit où l'on ne reconnaît plus l'ami de l'ennemi, le mort du vivant; ce sont des jours plus sombres que des nuits où les unités montantes avancent à l'aveugle, cherchent les chefs des unités déjà au feu, ne les trouvent pas, se trompent; ce sont des attaques qui n'en sont pas ; c'est tirer au petit bonheur, n'importe comment, n'importe où — pour tuer ou faire peur ? viser l'ennemi ou se rassurer ? oh ! ces aveugles terribles, tâtonnant avec leurs fusils ! […]

 

Animalité. Le devenir animal de l'humanoïde. La saleté. La poussière. L'eau jusqu'au ventre. La tête dans la boue durcie, quand tombent les obus. Le corps putride et qui moisit. La chiasse du premier feu. Les chiottes, pour tout le monde, à ciel ouvert. La vermine.La parole réduite au grognement. La torpeur, la plupart du temps. Des journées passées à dormir, comme dans les tranchées du sud du Burundi, bouche ouverte, en tas. La faim. L'excitation quand arrive l'heure de la gamelle. Combien de morts aujourd'hui, dans le bataillon ? Très bien. Autant de rations en plus, pour les survivants. Au moins évitera-t-on, ce soir, d'avoir à aller, au-delà des lignes, fouiller dans le sac des morts. […]

 
Voilà, oui, le vrai visage de la guerre. Voilà ce qu'il faudrait pouvoir opposer à tous ceux qui nourrissent le romantisme de la guerre. « Le pire de tout, disait Geoffrey Firmin, le Consul de Malcolm Lowry, c'est de sentir son âme mourir.» Eh bien la guerre c'est, tous les jours, jour de mort pour les âmes.

 

 

 

 

Bernard-Henri Lévy

in Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de l’Histoire

Les mots de la guerre (12)

© Editions Grasset & Fasquelle, 2001

 

 

 

Imagem: Visite o site de James Nachtwey aqui

 

 

link do postPor VF, às 18:08  comentar

De Henri a 9 de Outubro de 2009 às 22:58


"Il faut surtout pardonner à ces âmes malheureuses qui ont élu
de faire le pèlerinage à pied, qui côtoient le rivage et regardent sans comprendre
l'horreur de la lutte, la joie de vaincre ni le profond désespoir des vaincus".



Joseph Conrad, letter to Marguerite Poradowska, 23rd-25th March, 1890

De Henrique a 9 de Outubro de 2009 às 23:01
Thursday, February 14, 2008
les passions et la sagesse
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Je n'ai senti que par hasard ce pouvoir capricieux, injuste, violent, méprisant,
mais je ne suis pas habitué à l'entendre qu'on parlait ordinairement aux hommes
comme on parle aux bêtes.

Bref, ce que j'ai ressenti le plus vivement dans la guerre, c'est l'esclavage.




La lutte contre les dangers imaginaires est ce qui occupe principalement les hommes.




Ce savoir qui ne sait point douter est ce qui renouvelle l'antique esclavage, et le partage du monde humain entre rois et sujets.







Alain, les passions et la sagesse.
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Emile-Auguste Chartier, dit Alain, 1868-1951, philosophe et essayiste français.


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Et la société est une merveilleuse machine
qui permet aux bonnes gents d'être cruel sans le savoir.

Alain




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Für Elfi: Pax...
.



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...c'est ainsi , maintenant l'esprit de la paix; non pas en armant les citoyens contre la guerre; non pas même en prêchant contre la guerre; c'est encore guerre; non pas même en prêchant contre l'obéissance; car c'est toujours le Temporel contre le Temporel. Mais en dévoilant les passions guerriéres, les intérêts secrets, les intrigues et les mensonges de la Haute Politique; sourtout en refusant l'estime aux vainqueurs; en ramenant l'enthousiasme et la foi vers leurs objects propres, qui sont le Droit et la Justice.



Alain, Propos d'un Normand, 1913.





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De Henrique a 9 de Outubro de 2009 às 23:02
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Thursday, February 14, 2008
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C’est donc cela, se dit-on en marchant lentement en rond, l’art de la représentation de l’histoire. Il repose sur une perspective faussée. Nous, les survivants, nous voyons les choses de haut, toutes en même temps, et cependant, nous ne savons pas comment c’était.



Das also, denkt man, indem man langsam im Kreis geht, ist die Kunst der Repräsentation der Geschichte. Wir, die Überlebenden, sehen alles von oben herunter, sehen alles zugleich und wissen dennoch nicht, wie es war.















Les souffrances endurées, toute l’œuvre de destruction dépassent largement notre faculté de représentation. [...]



Die erlittene Pein, das gesamte Werk der Zerstörung übersteigt um ein Vielfaches unser Vorstellungs-vermögen. [...]



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W. G. Sebald, Anneux de Saturne/Die Ringe des Saturn, Eine englische Wallfahrt.




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De Henrique a 9 de Outubro de 2009 às 23:03
il timore di essere soprafatti e distruttti da orde barbariche
è vecchio come la storia della civiltà.

Alessandro Baricco


De Henriq a 9 de Outubro de 2009 às 23:05
Métissage! destruction de vingt-siècles, Poulet! rien d'autre! faite pour! crée pour! chaque création porte en elle-même, avec elle, avec sa naissance, sa propre fin; son assassinat!


Céline, Rigodon, croniqueur des grands-guignols

De Henrique a 9 de Outubro de 2009 às 23:07
internal RAF memo circulated in January, 1945.

“Dresden, the seventh largest city in Germany and not much smaller than Manchester, is also far the largest unbombed built-up the enemy has got. In the midst of winter with refugees pouring westwards and troops to be rested, roofs are at a premium. The intentions of the attack are to hit the enemy where he will feel it most, behind an already partially collapsed front, to prevent the use of the city in the way of further advance, and incidentally to show the Russians when they arrive what Bomber Command can do.”

De Henriq a 9 de Outubro de 2009 às 23:08


On 28th March, 1945, Churchill wrote to Bomber Harris: “It seems to me that the moment has come when the question of bombing of German cities simply for the sake of increasing the terror, should be reviewed. Otherwise we shall come into control of an utterly ruined land. We shall not, for instance, be able to get housing material out of Germany for our own needs because some temporary provision would have to be made for the Germans themselves. I feel the need for more precise concentration upon military objectives, such as oil and communications behind the immediate battle-zone, rather than on mere acts of terror and wanton destruction.”

De Henrique a 9 de Outubro de 2009 às 23:09



This strange state of mind which fell upon us for a little while after the guns had been silenced was a vague obscenity.
It was the faint, lingering aftertaste of having achieved something monstrous.
We had unleashed powers beyond our comprehension. Entire countries lay in waste beneath our hands - and, in the doing of it, our hands were forever stained.
It was of no avail to tell ourselves that what we had done was what we had to do, the only thing we could have done. It was enough to know that we had done it.
We had turned the evil of our enemies back upon them a hundredfold, and in so doing,
something of our own integrity had been shattered, had been irrevocably lost.
We who had fought this war could feel no pride.
Victors and vanquished, all were one.
We were one with the crowds moving silently along the boulevards of Paris; the old women hunting through the still ruins of Cologne; the bodies piled like yellow cordwood at Dachau; the dreadful vacant eyes of the beaten German soldiers; the white graves and the black crosses and the haunting melancholy of our hearts.
All, all, were one, all were the ghastly horror of what we had known, of what we had helped to do.

Captain Laurence Critchell, American.

De Henri a 9 de Outubro de 2009 às 23:12
Homo sum: humani nil a me alienum puto.



Sou humano, e nada do que é humano me é alheio.



Ich bin ein Mensch, nichts Menschliches ist mir fremd.



Je suis un homme, je pense que rien d'humain m'est étranger.



Hombre soy, nada humano me es ajeno.



Sono un uomo; e nulla di ciò che è umano mi è estraneo.



I am a human being, so nothing human is strange to me.




Terentius




De Henri a 9 de Outubro de 2009 às 23:17
http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=3891


"Contemporain du malheur serbe, comme on a accoutumé de parler du malheur russe, Scepanovié est un adepte du " local sans les murs ", qui a nom l'universel.
Les tropismes de fuite et les désirs de mort qui sont au c?ur de la tragédie grecque se retrouvent pareillement au c?ur des romans et nouvelles de Branimir Scepanovié. Si La Bouche pleine de terre, avec ses airs de parabole judéo-chrétienne et sa "source grecque", est une ?uvre de la maturité et supporte la comparaison avec quelques chefs-d'?uvre de Kazantzakis, ses thèmes et sa facture se retrouvent dans l'?uvre entier de Branimir Scepanovié.
A chaque fois, dans ses nouvelles et ses scénarios, l'écrivain serbo-croate cède aux mêmes tropismes et décline les thèmes éternels de la fuite, de la mort volontaire, mais aussi du salut. "

A ler!

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