26.7.09

 

 


 

 

 

Quant à l'avenir de son livre, il  feint de l'interroger...

 

 

«L'ouvrage inspiré par mes cendres et destiné à mes cendres subsistera-t-il après moi? Il est possible que mon travail soit mauvais; il est possible qu'en voyant le jour ces Mémoires s'effacent: du moins les choses que je me serai racontées auront servi à tromper l’ennui de ces dernières heures dont personne ne veut et dont on ne sait que faire. Au bout de la vie est un âge amer; rien ne plait parce qu'on n'est digne de rien; bon à personne, fardeau à tous, prés de son dernier gîte, on n'a qu'un pas à faire pour y atteindre: à quoi servirait de rêver sur une plage déserte ? Quelles aimables ombres apercevrait-on dans l'avenir ? Fi des nuages qui volent maintenant sur ma tête!»

 

Pure coquetterie que ce «Fi» ! On ne donne pas une telle cadence à des nuages dont on se moque...


Chateaubriand n'a pas écrit ses Mémoires à défaut de jouer au Scrabble avec Mme Récamier, et ce paragraphe de grand vieillard amer sur sa plage déserte est fin prêt pour appareiller avec les autres vers la postérité. Il le sait très bien. Et là aussi, là surtout peut-être, le christianisme joue un rôle: s'il ne constitue pas une ligne morale très lisible dans sa vie, il constitue sans conteste la ligne éditoriale des Mémoires d'outre-tombe, sa ligne de flottaison, ou mieux: son certificat de navigabilité. Chateaubriand n'a aucun doute là-dessus. De façon prémonitoire, il avait conclu le chapitre consacré à l'histoire dans le Génie du christianisme en montrant que les Français n'étaient pas de très bons historiens, mais qu'ils se révélaient d'incomparables mémorialistes... Les meilleurs, étant, bien entendu, les mémorialistes chrétiens, ne serait-ce que d'un point de vue esthétique:

 

«Il y a dans le nom de Dieu quelque chose de superbe, qui sert à donner au style une certaine emphase merveilleuse, en sorte que l'écrivain le plus religieux est toujours le plus éloquent. Sans religion on peut avoir de l'esprit; mais on ne peut avoir du génie.»

 

Chateaubriand sait qu'il est un génie, ou qu'il en a un, c'est selon, on le lui a dit; il l'a écrit; il l'a même décrit. Ce génie, source d'angoisses terribles, l'a beaucoup tourmenté. Mais il sait aussi que son génie tient à la présence de Dieu dans son oeuvre. En tant que Créateur et souverain maître du temps et de l'histoire, certes, mais aussi garant de sa propre création littéraire. Il écrit à M. de Fontanes, en 1800:

 

«Tout écrivain qui refuse de croire en un Dieu, auteur de l'univers et juge des hommes, dont il a fait l'âme immortelle, bannit l'infini de ses ouvrages. Il enferme sa pensée dans un cercle de boue, dont il ne saurait plus sortir. Il ne voit plus rien de noble dans la nature. Tout est désenchanté.»

 

Ne l'appelle-t-on pas l'Enchanteur? Dieu est le grand metteur en scène de l'Enchanteur, son double fond sacré magique, il assure la hauteur de ses montagnes, l'abysse de ses océans, et l'authenticité de son tremblement d'humaine créature ballottée dans les naufrages... Sans Dieu, le monde se réduit à de la matière informe, un décor de théâtre où il faut agiter soi-même une feuille de métal en coulisses pour faire le bruit du tonnerre.


Les romantiques vont garder Dieu; imagine-t-on Victor Hugo sans les trois syllabes de Jéhovah qui font fuir Caïn « échevelé, livide au milieu des tempêtes » ? Sans cathédrale ? Les symboliques aussi, de façon plus lancinante, plus intérieure, mais il commence à s'estomper, à clignoter... Quand il ne sera plus là, il faudra trouver d'autres moyens pour rattraper le temps perdu, envolé comme un papier sur un quai de gare.

 

 

 

Alix de Saint-André

in  Il n’y a pas de grandes personnes

© Gallimard 2007

 

 

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