17.7.09

 

 

 

 

 

 

1958/1965

 

Dans la voiture qui me reconduisait, je pensais à notre première rencontre.


Ses moustaches devenues grises étaient à peine visibles, et sa bouche continuait maintenant par deux rides profondes qui rejoignaient son menton. « Avez-vous remarqué, m'avait dit Balthus, que, de face, il ressemble au portrait de Poussin par lui-même? » C'était devenu vrai. Et peut-être l'Histoire apporte-t-elle son masque avec elle. Le sien s'était nuancé, au cours des années, d'une apparente bienveillance, mais il demeurait grave. Il semblait ne pas exprimer les sentiments profonds, mais se fermer sur eux. Ses expressions étaient celles de la courtoisie; et, quelquefois, de l'humour. Alors l'oeil rapetissait et s'allumait à la fois, et le lourd regard était remplacé pour une seconde par l'oeil de l'éléphant Babar.


Connaître un homme, aujourd'hui, veut surtout dire connaître ce qu'il y a en lui d'irrationnel, ce qu'il ne contrôle pas, ce qu'il effacerait de l'image qu'il se fait de lui. En ce sens, je ne connais pas le général de Gaulle. «Connaître les hommes, pour agir sur eux...» Pauvres malins! on n'agit pas sur les hommes par la connaissance, mais par la contrainte, la confiance ou l'amour. Un long commerce avec le général de Gaulle m'avait pourtant rendu familiers certains de ses processus mentaux, et sa relation avec le personnage symbolique qu'il appelle de Gaulle dans ses Mémoires ; plus exactement, dont il a écrit les mémoires, où Charles ne paraît jamais.


Peut-être la distance qui m’avait intrigué lorsque je l'avais rencontré pour la première fois venait-elle en partie d'un caractère que Stendhal a noté au sujet de Napoléon : " Il dirigeait la conversation... Et jamais une question, une supposition étourdie... "


Mais que l'empereur quittât son rôle (et même parfois lorsqu'il le conservait), apparaissait le Napoléon coléreux ou comédien, le mari de Joséphine, l'amateur de niches. Toute la Cour connaissait ce personnage. Pour les collaborateurs du général de Gaulle, l'homme privé n'était nullement celui qui parlait d'affaires privées, c'était seulement celui qui ne parlait pas des affaires de l'État. Il n'acceptait de lui-même ni l'impulsivité ni l'abandon; il acceptait volontiers, pendant les réceptions ou à des occasions choisies par lui, une conversation superficielle; il la menait avec bonne grâce; mais elle était de courtoisie, et la courtoisie appartenait à son personnage. Napoléon avait terrifïé ses voisines; celles du général le jugeaient distant et "charmant" (charmant voulait dire : attentif) parce que cet homme, même s'il leur parlait de leurs enfants, était encore de Gaulle. Et dans la biographie de ceux qui ont fait l’histoire de notre pays, il est assez rare que l'on ne rencontre pas d'autres femmes que la leur... Tout cela s'accordait au Grand Maître des Templiers qui m'avait reçu jadis au ministère de la Guerre, car cette bienveillance-là vient du sacerdoce, non l'inverse. Pour tous, a l'exception sans doute de sa famille, il semblait un reflet courtois de son personnage légendaire.

 

André Malraux

in  Antimémoires (3)

© André Malraux, 1967

 

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