12.7.09

 

 

 

 

 

 

C'est aussi à Rome que je conçus, pour la première fois, l'idée d'écrire les Mémoires de ma vie; j’en trouve quelques lignes jetées au hasard, dans lesquelles je déchiffre ce peu de mots: « Après avoir erré sur la terre, passé les plus belles années de ma jeunesse loin de mon pays, et souffert à peu près tout ce qu'un homme peut souffrir, la faim même, je revins à Paris en 1800. »


Dans une lettre à M. Joubert, j'esquissais ainsi mon plan :


« Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie. Rome y entrera : ce n'est que comme cela que je puis désormais parler de Rome. Soyez tranquille; ce ne seront point des confessions pénibles pour mes amis : si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je n'entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme et, j'ose le dire, à l'élévation de mon coeur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau ; ce n'est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux. Ce n'est pas, qu'au fond, j'aie rien à cacher ; je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m'a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés*, mais j'ai eu mes faiblesses, mes abattements de coeur; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que l'on retrouve partout ? On ne manque pas d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine.»


Dans ce plan que je me traçais, j'oubliais ma famille, mon enfance, ma jeunesse, mes voyages et mon exil: ce sont pourtant les récits où je me suis plu davantage.


J'avais été comme un heureux esclave : accoutumé à mettre sa liberté au cep, il ne sait plus que faire de son loisir, quand ses entraves sont brisées. Lorsque je me voulais livrer au travail, une figure venait se placer devant moi, et je ne pouvais plus en détacher mes yeux : la religion seule me fixait par sa gravité et par les réflexions d'un ordre supérieur qu'elle me suggérait.


Cependant, en m'occupant de la pensée d'écrire mes Mémoires, je sentis le prix que les anciens attachaient à la valeur de leur nom ; il y a peut-être une réalité touchante dans cette perpétuité des souvenirs qu'on peut laisser en passant. Peut-être, parmi les grands hommes de l'antiquité, cette idée d'une vie immortelle chez la race humaine leur tenait-elle lieu de cette immortalité de l'âme, demeurée pour eux un problème. Si la renommée est peu de chose quand elle ne se rapporte qu'à nous, il faut convenir néanmoins que c'est un beau privilège attaché à l'amitié du génie, de donner une existence impérissable à tout ce qu'il a aimé.

 

Chateaubriand

in Mémoires d’outre-tombe

Livre Quinzième, Chapitre 7 (Paris 1838)

 

* Ces allusions visent, bien entendu, le Rousseau des Confessions.

© Classiques Garnier Multimédia, Collection “Classiques Garnier”, Paris 1998

Imagem: Jean-Honoré Fragonard, Les Cascatelles de Tivoli. Musée du Louvre.

Outra citação da mesma obra neste blog, aqui

 

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