25.5.09

 

 

 


Cette photo me serre la gorge. Je n'en connais pas de plus triste.

Elle symbolise pour moi toutes les maisons que l'on quitte pour n'y plus revenir, les étés passés, les pans de vie qui s'écroulent, l'amertume du temps qui fuit, les morts qu'on laisse derrière soi, le regret... Elle est l'envers du décor heureux, l'exact opposé de la photo de famille prise dans la même maison, mais sur l'autre versant du coteau, dans le verger ensoleillé. Elle est la solitude quand la belle saison est passée.

En regardant cette image j'essaie en vain d'imaginer que je pourrais aller vers la maison. Rien à faire. Je m'en vais. Elle s'éloigne irrésistiblement, comme si je la regardais une dernière fois par la vitre arrière d'une voiture qui m'emporte. Elle est déjà toute grise, l'éloignement et la pluie noient les détails, comme va bientôt le faire la mémoire. A peine si je distingue encore un bout de gouttière, le haut des pommiers dénudés par l'hiver qui dépassent du talus. Il cache le pré en pente où je ne ferai plus jamais de galipettes, le potager abandonné. La maison est une coque vide et silencieuse et quelques pommes oubliées vont pourrir sur les claies de la remise.

C'est le soir, il pleut, la voiture fuit avec moi sur la route. C'est tout juste si je n'entends pas le chuintement, le bruit de petite déchirure que fait l'eau sous les pneus. Dans deux, trois secondes tout sera fini, il sera trop tard, la maison aura disparu de ma vue et de ma vie après le virage. Je n'y reviendrai jamais.

On reste un instant encore le regard fixé vers la chose perdue, passe la seconde vide où l'on mourrait volontiers pour n'avoir plus rien à quitter, rien à voir mourir.

Anny Duperey

in Le Voile noir

© Éditions du Seuil, 1992

 

Imagem: Fotografia de Lucien Legras

©  Éditions du Seuil, 1992

 

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