27.9.11

 

 

Ma sœur la vie, ma sœur mon amie. Sœur à jamais jeune et enjouée, sœur lunatique, amie fougueuse, imprévisible, tantôt prodigue, tantôt avare. Sœur frondeuse, amie fugueuse. Mais la mort, elle, comment la qualifier? Quelle sœur est-ce là, quelle amie effarante ?

Elle n'a pas d’âge, celle-là, et aucune saute d'humeur; elle n’est ni avare ni prodigue, et jamais elle ne fugue, Elle marche dans les pas de la vie, depuis le tout premier. Pas à pas, avec grande minutie, et une totale discrétion. Et un jour, à un instant donné que nul ne peut prévoir, elle accomplit un brusque saut, elle prend la place de proue — elle prend toute la place. Le rapt qu'elle commet est radical, irrévocable. Irréparable.


 

 

Sylvie Germain

in Le monde sans vous  p. 31

© Éditions Albin Michel, 2011



21.9.11

 

 

Nul n'ignore, depuis Platon, Aristote et saint Augustin, combien la tâche est rude de faire le mal pour le mal. Une troupe de brigands s'invente des règles. Les lois de la mafia passent pour rigoureuses. L'homme qui se goinfre et se vautre poursuit ce qu'il estime le meilleur. De même celui qui torture et qui tue. L'amour du bien est le ressort de toutes les actions, y compris les plus viles.


Pourtant, l'hommage que rend sans cesse le vice à la vertu n'a rien qui rassure. Toutes les abominations de notre siècle ont été perpétrées pour la bonne cause, universalité de la classe, pureté de la race, service du bon Dieu... Les bonnes causes, remarque Soljénitsyne, fonctionnent en multiplicateurs du crime. Elles transforment l'activité artisanale d'un Landru en l'entreprise millionnaire et funèbre d'un Pol Pot. Athalie massacre par souci du Bien de l'État. Joad par respect de Dieu. Idéaux et idéologies aveuglent comme un «bandeau fatal». D'édifiantes prosopopées animent le crime de l'intérieur, ou de l'extérieur le dissimulent.


«Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir », écrit Pascal. Les classiques n'auraient jamais eu l'impudence d'annoncer la « fin des idéologies ». Une de perdue, dix de retrouvées.


Si la notion de classe ne rassemble plus, le phantasme de l’ethnie fait florès, la communauté des fidèles un tabac. Quand la science ne soutient plus les fariboles de lutte finale, la religion prend le relais. Les idéologies — le Grand Siècle les nommait imagination ou opinion — valent moins pour ce qu'elles racontent que par ce qu'elles interdisent d'appréhender. Leur force persuasive est soumise à variation, molle ou dure, universelle ou locale, mais tant qu'elles accomplissent leur travail de bouche-vue elles répondent à la demande.


De nos jours, les postmodernes concluent abusivement de l’effondrement du système soviétique à la mort absolue du marxisme. Ils se plantent définitivement quand ils extrapolent la fin des « grands récits ». Les miliciens serbes chantaient la bataille du champ des Merles (1389) en liquidant les civils croates de Vukovar (1991) et les Bosniaques de Srebrenica (1995). Les tueurs du Front islamique du salut égorgent les collégiennes et les chanteurs de raï tout en se disputant le titre de calife, d'émir et les traditions qui collent à ces vocables. Il ne faut jamais sous-estimer l'inépuisable plaisir des contes à massacrer debout et à jouir en rampant.


En matière d'idéologie, la fonction-récit reste subordonnée à la fonction-bandeau. Les nostalgies fallacieuses, l’avenir radieux, les lendemains qui chantent ou les cieux bienheureux sont livrés en prime. L'important est de ne pas prêter attention à la boue qui cerne et au sang que l'on verse.

 

André Glucksmann

in Le Bien et le Mal, Lettres immorales d’Allemagne et de France

[Lettre V , Pile dans le Noir! : Racine offusque les jolis coeurs — Paris oublie bergers et bergères entre 1660 et 1685 - Le Monde est un théatre— Les fils d'Oedipe font l'actualité—Il faut redevir classique]

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1997.

 


link do postPor VF, às 13:18  comentar

11.9.11

  

Depuis des temps immémoriaux, l’homme distingue peur et angoisse: «En présence de ce qui est hostile on a peur, en présence des ténèbres on éprouve l’angoisse» (Hermann Broch). La peur est distincte, définie, provoquée par une chose précise, elle blesse un intérêt non moins précis : je crains la foudre, un microbe, une taloche, le grand méchant loup. Et je crains pour... ma vie, mon portefeuille, ma réputation. L’angoisse, en revanche, touche à tout. Elle taraude mon rapport au monde en général. Elle fait vaciller projets et repères. Elle trouble l’image des autres et de moi-même. Experts, politiques et psychologues ont beau s’évertuer à combattre les craintes croissantes par des précautions multiples et souvent vaines, ils peinent à contenir une impalpable angoisse. Quel démenti apporter au sentiment diffus de n'être plus sûr de rien ? Quelle garantie faire valoir à une humanité qui se découvre, se redécouvre soudain sans garantie? Même si les criminels ou leurs complices sont arrêtés et leurs réseaux éradiqués, ils suscitent des concurrents, des adeptes et des admirateurs, pas seulement des indignés. Une page est tournée. Nous vivrons et nos enfants survivront dans une histoire où l’explosion des tours redessine la carte de géographie et trace l'horizon indépassable d’un crépuscule terroriste de l’humanité. Le 11 septembre 2001 aura toujours lieu. C'est à l’échelle de son horreur médiatique et planétaire qu'il faut apprendre à mesurer nos émotions et nos décisions.

 

 

André Glucksmann

in Dostoïevski à Manhattan  p. 15-16

© Éditions Robert Laffont,S.A., Paris 2002

 

 

 

O artigo de André Glucksmann "Ben Laden est mort, mais la haine survit", publicado esta semana no Le Monde, aqui 

 

 

Outro excerto do livro, neste blog, aqui 

 

 

 


  In Remembrance of 9/11

Elizabeth Blackwell Elementary aqui

 

 

 

 

 

 


5.9.11

 

 

Mais tout vivant basculant dans l’inconnu de la mort ne devient-il pas un enfant ? Non pas qu'il le devienne, la mort n'est pas un retour à un état antérieur, mais, comme le nouveau-né passe d'un monde clos à un espace immensément ouvert, le nouveau-mort passe d'un monde limité, aussi vaste et intense soit-il, à un infini ; il y a expulsion hors d'une intimité vers un inconnu radical. Et l'un et l'autre sont hors langage, infans, privés de parole.

Le nouveau-né, encore si démuni, on peut le prendre dans ses bras, on le lave, le nourrit, on le berce, on lui parle doucement, on le caresse; on l’accueille en notre monde qui d'emblée se fait sien, on reçoit un nouveau vivant parmi nous, les vivants de tous âges. Il est notre contemporain, minuscule et porteur de mille possibles. Il est une promesse, une histoire inédite qui surgit, dont on ignore encore tout et qui d'entrée de jeu éveille notre intérêt, et engage aussi notre responsabilité.

Le nouveau-mort, lui, se trouve d'un coup et absolument démuni. Sitôt inhumé ou incinéré, son corps nous échappe à jamais. Et le lien de contemporanéité se brise irrévocablement. Son histoire est parachevée, plus une virgule, plus un iota ne pourront y être ajoutés ou retranchés. Un vivant s'en va, et on ne sait pas où.

Nulle part, quelque part ? Va-t-il se dissoudre dans le néant ou s'aventure-t-il en un ailleurs insoupçonné ? Est-il voué à revenir sur cette terre au terme d'un jugement karmique ? Certains ont un avis tranché sur ces questions, les athées et les croyants déclarés, et parmi ces derniers, la représentation de l’Ailleurs où vont les défunts varie selon la religion où leur foi s'enracine. Beaucoup ont un avis flottant et une imagination fantasque - qui n'en est pas moins bien piètre souvent, et finalement fort peu imaginative.

 

Plus de présence physique, plus de paroles, plus de partage, et une mise à l’arrêt du savoir. Comment le souci pour les nouveau-morts peut-il dans ces conditions se traduire en actes, se manifester en soins à leur intention ?

 

 

Sylvie Germain

in Le monde sans vous  p.125-126

© Éditions Albin Michel, 2011

 

 

link do postPor VF, às 00:07  comentar

pesquisar neste blog
 
mais sobre mim
Translator
posts recentes
contador sapo