10.3.13

 

 

 

R.B. Kitaj  The Rise of Fascism, 1975–1979 Pastel, coal and oil on paper

© Collection of R.B. Kitaj Estate

 

 



... la méditation sur le totalitarisme, c'est-à-dire sur la négation totale de l'homme et de ses droits, conduit Hannah Arendt à ratifier la critique réactionnaire des droits de l'homme. Cet itinéraire est singulier.

 

Singulier peut-être, mais imposé par la force des choses. Du déracinement des apatrides à l'internement concentrationnaire, la négation de l'humain a pris la forme de la désolation, c'est-à-dire de la privation de sol, de l'expérience radi­cale et désespérée d'une absolue non-apparte­nance au monde. Il faut un monde à la liberté. Ce n'est pas n'importe où, n'importe comment, mais au sein d'un peuple, dans un certain milieu vital, à l'intérieur d'une communauté politique, que l'homme peut vivre en tant qu'homme parmi les hommes, c'est-à-dire «exprimer des opinions signifiantes et mener des actions effi­caces1». Voilà ce que nous apprend, a contra­rio, un siècle dévasté par la volonté totalitaire de dissoudre le monde humain dans le progrès de l'Histoire. Lutte des races, ou lutte des classes, il n'y  a  de  lois  dans  l'univers  totalitaire que comme lois du mouvement : il n'y a de réel que le processus historique, il n'y a de vivant que l'humanité en marche et, au bout du compte, il y a la formule glaçante de l'Angkar (l'organisa­tion des Khmers rouges): « Te perdre n'est pas une perte, te conserver n'est d'aucune utilité 2. » Sous le règne de l'Homme, les hommes finissent par être tous superflus. En d'autres termes, la négation ontologique de l'individu accom­pagne l'anéantissement du monde dans le fleuve du devenir. C'est l'événement donc, et non le caprice, qui a conduit Hannah Arendt à refuser de choisir entre l'ordre et le mouvement. Elle a vu le mouvement engloutir simultanément toute stabilité et toute initiative.


Oui, Hannah Arendt est conservatrice, car elle a peur. Elle n'a pas peur pour ses biens. Ayant éprouvé la fragilité de la permanence, elle a peur pour le monde. Proche ici de Simone Weil, elle a peur pour cette chose belle, gra­cieuse, fragile et périssable qu'est la patrie non mortelle des mortels que nous sommes. Elle a peur pour la loi positive qui entoure tout nou­veau venu de barrières et, en même temps, assure la liberté de mouvement, la possibilité qu'il advienne quelque chose de nouveau et d'imprévisible. Elle a peur pour la trame symbo­lique, la communauté de sens qui nous relie non seulement à nos contemporains mais aussi à ceux qui sont morts et à ceux qui viendront après nous. Elle a peur pour le passé, pour le temps humain, pour la continuité qu'instituent les objets et les œuvres, pour le cadre durable au sein duquel peuvent se déployer l'action et la création.


Non, Hannah Arendt n'est pas conservatrice, car elle n'aspire pas davantage au rétablissement de l'ordre qu'à l'instauration d'une société organique où les tâches s'accompliraient naturelle­ment, sans discussion, sans invention, sans projet, indépendamment des volontés indivi­duelles. Il ne s'agit, en aucune façon, pour elle, de restreindre la faculté d'agir à ce que la tradi­tion prescrit ou de fondre la multiplicité des per­sonnes dans l'unité substantielle de je ne sais quel Volksgeist. Le monde dont elle a le souci est bien un héritage, mais cet héritage ne se pré­sente ni comme un modèle de comportement, ni comme une identité collective. Arendt est simplement payée pour savoir que l'autonomie n'est pas donnée comme une nature, qu'elle n'est pas une propriété inaliénable de chacun de nous. Le siècle lui a appris à faire la différence entre les conditions d'une vie humaine et les conditionnements ou les aliénations de la liberté. Burke : l'homme est d'abord un héritier. Paine : l'homme est d'abord un individu. Arendt : le déshérité ne peut pas accéder à une existence individuelle.



 

Alain Finkielkraut 

in L'ingratitude (IV. L'impudence des vivants) 

Conversation sur notre  temps avec Antoine Robitaille


pp. 156-158

© Éditions Gallimard, 1999 et 2000


Notes:


1. Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, l'impérialisme, Seuil,1984, p.286


2. Cité dans Le livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997, p.654




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