24.1.13




Paris, Mai 1968:

 Photo: © Serge Hambourg


[...] Depuis trois jours, les étudiants parisiens manifestent violemment. Le jour, ils entre­prennent de dépaver le boulevard Saint-Michel. La nuit, ils font la fête. Puisque la police occupe la Sorbonne, Daniel Cohn-Bendit tient salon sur la place, un millier d'étudiants l'entourent, assis sagement en tail­leur sur le basalte, disposés à résister si les forces de l'ordre tentent de nettoyer les lieux. Un sondage conforte leur optimisme, paru dans la presse du matin: la population de Paris trouve les protestataires plutôt sympathiques, quoi que dise le gouvernement, malgré le boss du parti communiste qui dénonce «l'anarchiste allemand » fauteur de troubles, donc le complot de l'étranger et la CIA.


Le «rouquin sublime» tient le mégaphone lorsqu'un vieil homme très digne, très droit, une cape noire jetée élégamment sur l'épaule, fend la foule. Il vient, dit-il, «saluer» les révoltés. Il tient à désavouer publiquement son parti. Mazette! Une gloire natio­nale s'avance. Son nom circule comme une traînée de poudre, «Aragon!». Les étudiants sont médusés, « le » poète de la Résistance française, l'étoile du sur­réalisme et l'ancien porte-drapeau des intellectuels staliniens a sauté le pas. Il sourit à la foule, salue, pro­nonce quelques paroles bienveillantes et, tel un dieu vivant, savoure par avance l'ovation.


Dany interrompt le début de messe, reprend sans ménagement le mégaphone, et, avec la gouaille qui lui colle à la peau, lance au grand écrivain stupéfait « Très bien! tu es avec nous, mais, avant que nous ne soyons avec toi, réponds de ton passé ! Tu as chanté "Hourrah l'Oural" quand des millions et des millions de Soviétiques étaient déportés, exterminés par le NKVD. Explique tes élégies à la gloire de Staline ! Tu n'as pas le droit de tromper à nouveau.» Et le jeune «mal élevé», qui eût tant plu à l'Aragon surréaliste, enchaîne sans pitié : «Aragon! tu as du sang sur tes cheveux blancs.» Le prince des poètes, livide, s'est figé. Pas un son ne sort de sa bouche, une grimace vient tordre son beau visage. Il tourne les talons et repart penaud. Courbé sous le poids de ses men­songes? La magie de l'insolence venait d'assener une belle leçon d'histoire. De celles qui permettent de comprendre, trente-cinq ans après, la jeunesse orange d'Ukraine et les roses de Géorgie. De quoi moins s'étonner quand Tbilissi ovationne Bush contre Poutine.


Ne voyez pas là un négligeable incident de parcours. L'originalité et l'éclat du Mai français tenaient à sa rupture, encore balbutiante et souvent inconsciente, avec l'idéologie communiste. Ailleurs, en Europe, il en allait tout autrement.[...]

 


André Glucksmann

in Une rage d'enfant

[Chapitre 6. La tentation de Combray * pp.130,131]

Hachette Littératures

© Plon, 2006


Où l'on rencontre Mai 68, Jean-Paul Sartre et Tante Léonie. Qui donne congé à l'Histoire touche à une éternité pas belle à voir. Comment en soixante ans, Paris a zappé du discours de la victoire au discours de la défaite. Dans une Europe degré zéro, les guerres des mémoires tiennent lieu d'aphrodisiaque. 




Image: Student leader Daniel Cohn-Bendit raises his arm for silence to allow poet Louis Aragon to talk to students on a megaphone.Courtesy of Serge Hambourg ici  

 





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