11.1.13

 

 

 

 Milan Kundera

 

 

Après 1948, pendant les années de la révolution communiste dans mon pays natal, j'ai compris le rôle éminent que joue l'aveuglement lyrique au temps de la Terreur qui, pour moi, était l'époque où «le poète régnait avec le bourreau» (La vie est ailleurs). J'ai pensé alors à Maïakovski; pour la révo­lution russe, son génie avait été aussi indispensable que la police de Dzerjinski. Lyrisme, lyrisation, dis­cours lyrique, enthousiasme lyrique font partie inté­grante de ce qu'on appelle le monde totalitaire; ce monde, ce n'est pas le goulag, c'est le goulag dont les murs extérieurs sont tapissés de vers et devant lesquels on danse.


Plus que la Terreur, la lyrisation de la Terreur fut pour moi un traumatisme. À jamais, j'ai été vac­ciné contre toutes les tentations lyriques. La seule chose que je désirais alors profondément, avide­ment, c'était un regard lucide et désabusé. Je l'ai trouvé enfin dans l'art du roman. C'est pourquoi être romancier fut pour moi plus que pratiquer un «genre littéraire» parmi d'autres; ce fut une attitude, une sagesse, une position; une position excluant toute identification à une politique, à une religion, à une idéologie, à une morale, à une collec­tivité; une non-identification consciente, opiniâtre, enragée, conçue non pas comme évasion ou pas­sivité, mais comme résistance, défi, révolte. J'ai fini par avoir ces dialogues étranges: «Vous êtes communiste, monsieur Kundera ? — Non, je suis romancier.» «Vous êtes dissident? — Non, je suis romancier. » «Vous êtes de gauche ou de droite? — Ni l'un ni l'autre. Je suis romancier. »


Dès ma première jeunesse, j'ai été amoureux de l'art moderne, de sa peinture, de sa musique, de sa poésie. Mais l'art moderne était marqué par son «esprit lyrique», par ses illusions de progrès, par son idéologie de la double révolution, esthétique et poli­tique, et tout cela, peu à peu, je le pris en grippe. Mon scepticisme à l'égard de l'esprit d'avant-garde ne pouvait pourtant rien changer à mon amour pour les œuvres d'art moderne. Je les aimais et je les aimais d'autant plus qu'elles étaient les premières victimes de la persécution stalinienne; Cenek, de La Plaisanterie, fut envoyé dans un régiment dis­ciplinaire parce qu'il aimait la peinture cubiste; c'était ainsi, alors: la Révolution avait décidé que l'art moderne était son ennemi idéologique numéro un même si les pauvres modernistes ne désiraient que la chanter et la célébrer ; je n'oublierai jamais Konstantin Biebl : un poète exquis (ah, combien j'ai connu de ses vers par cœur!) qui, communiste enthousiaste, s'est mis, après 1948, à écrire de la poésie de propagande d'une médiocrité aussi consternante que déchirante; un peu plus tard, il se jeta d'une fenêtre sur le pavé de Prague et se tua; dans sa personne subtile, j'ai vu l'art moderne trompé, cocufié, martyrisé, assassiné, suicidé.


Ma fidélité à l'art moderne était donc aussi pas­sionnelle que mon attachement à l'antilyrisme du roman. Les valeurs poétiques chères à Breton, chères à tout l'art moderne (intensité, densité, ima­gination délivrée, mépris pour «les moments nuls de la vie»), je les ai cherchées exclusivement sur le ter­ritoire romanesque désenchanté. Mais elles m'im­portaient d'autant plus. Ce qui explique, peut-être, pourquoi j'ai été particulièrement allergique à cette sorte d'ennui qui irritait Debussy lorsqu'il écou­tait des symphonies de Brahms ou de Tchaïkovski; allergique au bruissement des laborieuses araignées. Ce qui explique, peut-être, pourquoi je suis resté longtemps sourd à l'art de Balzac et pourquoi le romancier que j'ai particulièrement adoré fut Rabelais.



Milan Kundera

in Les testaments trahis

[sixième partie Oeuvres et Araignées [# 7,  pp. 185-187]

© Milan Kundera / Editions Gallimard 1993



 

 


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