9.1.13

 

 

 

 Danilo Kis



FIDÈLE À RABELAIS

ET AUX SURRÉALISTES

QUI FOUILLAIENT LES RÊVES




Je feuillette le livre de Danilo Kis, son vieux livre de réflexions, et j'ai l'impression de me retrouver dans un bistro près du Trocadéro, assis en face de lui qui me parle de sa voix forte et rude comme s'il m'engueulait. De tous les grands écrivains de sa génération, français ou étrangers, qui dans les années quatre-vingt habitaient Paris, il était le plus invisible. La déesse appelée Actualité n'avait aucune raison de braquer ses lumières sur lui. «Je ne suis pas un dissident», écrit-il. Il n'était même pas un émigré. Il voyageait librement entre Belgrade et Paris. Il n'était qu'un «écrivain bâtard venu du monde englouti de l'Europe centrale». Quoique englouti, ce monde avait été, pendant la vie de Danilo (mort en 1989), la condensation du drame européen. La Yougoslavie: une longue guerre sanglante (et victorieuse) contre les nazis; l'Holocauste qui assassinait surtout les Juifs de l'Eu­rope centrale (parmi eux, son père); la révolu­tion communiste, immédiatement suivie par la rupture dramatique (elle aussi victorieuse) avec Staline et le stalinisme. Si marqué qu'il ait été par ce drame historique, il n'a jamais sacrifié ses romans à la politique. Ainsi a-t-il pu saisir le plus déchirant: les destins oubliés dès leur nais­sance; les tragédies privées de cordes vocales. Il était d'accord avec les idées d'Orwell, mais com­ment aurait-il pu aimer 1984, le roman où ce pourfendeur du totalitarisme a réduit la vie humaine à sa seule dimension politique exactement comme le faisaient tous les Mao du monde? Contre cet aplatissement de l'exis­tence, il appelait au secours Rabelais, ses drôle­ries, les surréalistes qui «fouillaient l'inconscient, les rêves». Je feuillette son vieux livre et j'en­tends sa voix forte et rude: «Malheureusement, ce ton majeur de la littérature française qui a commencé avec Villon a disparu.» Dès qu'il l'eut compris, il a été encore plus fidèle à Rabelais, aux surréalistes qui «fouillaient les rêves» et à la Yougoslavie qui, les yeux bandés, avançait déjà, elle aussi, vers la disparition.


Milan Kundera

in Une rencontre* p.160-161

© Milan Kundera 2009 - Éditions Gallimard 2009                                                

 

 

 

* ... rencontre de mes reflexions et de mes souvenirs; de mes vieux thèmes (existentiels et esthétiques) et mes vieux amours (Rabelais, Janacek, Fellini, Malaparte...)...






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